»J’ai l’honneur, monsieur, d’être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
»QUIN.
»A Chantilly, ce 20 décembre 1762.»
—Vous auriez tort de croire pourtant, me dit le cadet de Chantilly, que les princes de Condé n’ont ici passé le temps qu’à la chasse; ils ont enrichi ce pays, qui n’était qu’un village avant eux. Ces jolies habitations, si uniformément encadrées de jardins, sont des concessions de terrain faites par le château. Rien n’existerait sans la munificence de cette famille, une de celles que la révolution française a le plus maltraitées. Lorsque le prince Louis-Joseph de Condé, père du prince de Bourbon qui vient de mourir, revit Chantilly après vingt-cinq ans d’exil, il fut bien étonné des changemens arrivés pendant son absence.
—Avez-vous retenu quelques-unes des impressions qu’il éprouva?
—Ce fut une singulière matinée d’audience, celle où le prince, rentré de la veille dans ses anciennes attributions, attendit, selon l’usage, que ses vassaux et vavassaux vinssent, en inauguration de son retour, tirer chacun un coup de fusil au milieu de la cour, et mettre un genou en terre sur le perron, et que personne ne parut. Personne ne lui apporta, précédé de ces deux signes de joie et de respect, ou la poule grasse ou la mesure de grain, le sac de noix ou le sac de farine, la branche d’arbre ou la poignée de terre, la caille ou le brochet, symboles parlans de ses droits sur les basses-cours, les moulins, les vergers, les champs, les étangs, le ciel, la terre et l’eau. La cour fut vide, le perron désert, et les immenses échos du château ne lui apportèrent que le bruit suspect du cor, célébrant quelque chasse dont le gibier ne lui reviendrait pas. Alors sa douleur fut grande. Il y a dans le cœur des vieillards des douleurs qui font désirer la mort: désir terrible, car ils n’ont qu’à parler!
En soupirant, en fermant les croisées de la cour, il se dit: «Peut-être se sont-ils trompés sur le jour et sur l’heure; vingt-six ans d’absence n’habituent pas nos vassaux à l’exactitude. Je ferai replacer la grosse cloche du château.»
Il rentra; il pleurait.
Vers le soir, quand les habitans de Chantilly et des environs eurent retrouvé l’instant d’intermède à leurs travaux, heure de loisir délicieusement remplie par des promenades sur la plus belle pelouse du monde, sans excepter la terrasse de Saint-Germain, ils se dirigèrent vers le château pour rendre leur visite au prince.
Sa pauvre tête n’y tint plus de joie; il avait retrouvé ses vassaux, ses valets le lui avaient annoncé. Il se lève précipitamment pour voir ses vassaux; ses vassaux sont là! «Vite, mon costume de cérémonie; monsieur le gentilhomme, mon épée d’acier! vous, monsieur, mon ceinturon, l’auriez-vous laissé à Munich!—Hâtez-vous, messieurs.—Bien! l’autre manche!—Fixez donc mieux cette boucle. Ah! l’émigration vous a gâté la main aussi, messieurs! on dirait que vous n’avez été de service que dans les cours du Nord au quinzième siècle. Allons donc! ce sont mes vassaux qui attendent. Les pauvres gens, comme ils ont dû souffrir pendant vingt-six ans! que je vais les trouver changés, vieillis, misérables. Mettez de l’or dans cette poche, beaucoup d’or dans celle-ci!—Il est temps de me rendre à leurs désirs.—Messieurs, devancez-moi!—Ces pauvres vassaux!»