»L’honorable compagnie l’ayant suivie dans la salle, on attendit l’orateur. Il manquait dans l’assemblée; on le cherche, il paraît quelques momens après, mais essoufflé de sa marche. Sa demeure étant à quelque distance du château, il avait été trompé par la vitesse du prince. Il perce la foule déjà fort grossie, il se présente, et n’espérant plus de pouvoir se faire entendre, il exprime respectueusement ses intentions et son regret. S. A. répondit obligeamment qu’elle ne le tenait pas quitte, et qu’elle désirait par écrit ce que les circonstances ne permettaient plus de prononcer. Ce désir était un ordre auquel il s’empressa d’obéir.

»Comme la fête supposait un compliment, je le donne tel qu’il fut remis le lendemain à S. A.

»L’abbé Prévost aurait donc fait ouvrir l’assemblée en cercle, au milieu duquel il se serait placé, et il aurait dit:

»Monseigneur....... nous le voyons luire enfin, ce jour si lent pour l’impatience de nos désirs, si doux pour notre respectueuse et vive tendresse; ce cher et cet heureux jour qui rend votre altesse sérénissime à nos vœux. L’éclat de votre glorieuse campagne a fait notre admiration, sans doute, mais souvent aussi, trop souvent, le sujet de nos alarmes pour la sûreté de votre précieuse vie. Grâces à nos plus heureux destins, elle est échappée à tous les dangers auxquels votre valeur ne l’a que trop exposée! Qu’il soit permis, monseigneur, à nous, habitans de votre Chantilly, à nous, vos heureux sujets, dont le bonheur est attaché à la conservation du meilleur et du plus aimable des maîtres, de nous livrer aujourd’hui tout entiers à ce tendre sentiment! L’avenir amènera d’autres jours, où des circonstances plus tranquilles et des mouvemens de cœur moins tumultueux nous permettront de célébrer à loisir vos glorieux exploits et vos talens militaires; ces talens reconnus, décidés, pour le grand art des héros, déjà porté à sa plus haute perfection dans cette auguste race; ces talens, plus glorieux que vos exploits mêmes, puisqu’au jugement des arbitres de la gloire, vos exploits en sont le fruit. Aujourd’hui, monseigneur, nous ne connaissons pas d’autre bien, d’autre joie, nous ne sommes capables de sentir que l’inexprimable satisfaction de vous revoir.

»Là le vieil orateur, qui se piquait autrefois de chanter, aurait entonné gaîment deux ou trois couplets de sa façon, c’est-à-dire très-mauvais (car la nature me l’a pas fait poète), mais vrais et naïfs, sur l’air d’un vieux noël qui est la gaîté même.

»Les voici:

S’étonne-t-on qu’on danse
Dans l’heureux Chantilly?
De nos vœux pour la France
L’augure est accompli:
Une double victoire,
En cinq jours deux combats[D];
C’est marcher à grands pas.
Au héros de sa race
Brûlant de ressembler,
Valeur, prudence, audace,
Condé sait rassembler.
Dans son lustre sixième[E],
A grand’peine effleuré,
C’est un héros lui-même
Fait pour être adoré.
Aussi tout rend hommage
A ses brillans progrès;
Mais c’est notre avantage
De l’adorer de près;
Quand chacun, au passage,
Va, court le regarder,
Chantilly, ton partage
Est de le posséder.

»Le déjeuner, qui suivit immédiatement, se fit à la vue de toute l’assemblée, et fut animé par une conversation aimable et légère, mais souvent interrompue par l’artillerie et les fanfares. Enfin l’ardeur de la chasse fit descendre S. A. dans la cour, où elle était attendue par un autre spectacle fort convenable au goût de la fête; c’étaient tous ses chiens amenés par leurs valets et précédés des piqueurs. On observa qu’après avoir reçu les caresses du prince, ils demeurèrent attentifs à le regarder avec un murmure extraordinaire d’ardeur et d’impatience.

»Le prince monte à cheval et force successivement deux cerfs dans l’espace de trois heures, faible mais heureuse représentation de sa valeur et de son activité dans la dernière campagne.

»Vous devez, monsieur, cette petite relation au chagrin que j’ai eu de voir la fête du 26 septembre demeurée sans écrivain. La crainte que celle-ci n’eût le même sort m’en a fait suivre toutes les circonstances, pour me hâter de les recueillir. Tout autre, sans doute, l’aurait fait avec plus d’esprit et d’agrément, personne avec plus d’exactitude et de vérité. Je connais d’ailleurs à quoi je suis borné par l’emploi d’inspecteur-général des jardins de S. A. sérénissime.