»Dans une des salles du château, un souper splendide, de plus de quatre-vingts couverts, pour les dames de distinction, entre lesquelles on comptait madame la princesse de Robec, madame la duchesse de Rohan, et MM. d’Estissac, qui étaient venus de Liancourt pour prendre part au divertissement; les dames étaient servies par les messieurs, et dans une autre salle il y avait une table pour les hommes, qui n’avaient pu manger avec les dames; deux autres tables, l’une de deux cents couverts dans l’Orangerie, pour les bourgeois de Chantilly et des environs, et l’autre de cent couverts dans le pavillon des étuves, qui termine la galerie des cerfs, pour l’équipage de S.A.S. et toute sa livrée.

»Décharge de l’artillerie, fanfares, harmonie de tous les instrumens pendant les santés.

»Après le souper, un second feu d’artifice pour servir de couronnement au dessert.

»Trois bals ensuite: l’un pour les personnes de distinction dans le grand salon du palais d’Oronthée; le second dans le petit salon du même palais, pour la bourgeoisie, et le troisième dans la galerie des cerfs, pour le peuple, à qui on distribua une abondance de vins et de toutes sortes de vivres.»

La seconde fête, à laquelle assista le prince en personne, honneur qu’il ne put faire à la première, étant encore à l’armée, eut lieu le 27 novembre. Quoique le prince eût désiré rentrer sans faste dans son château, il fut reçu de la manière qu’on va voir. Le même historiographe poursuit:

«Rien n’est impossible au zèle. M. de Belleval et M. Peyrard se consultent, ils ne sont pas effrayés de se trouver resserrés dans l’espace d’un seul jour. Ils imaginent une fête moitié militaire et moitié champêtre, pour laquelle il faut convenir qu’entre tous les lieux du monde Chantilly a les plus riches et les plus promptes ressources. Ils veulent aussi qu’elle paraisse un peu littéraire: M. l’abbé Prévost, qui passe une partie de l’année dans le canton, attaché à sa retraite par la beauté du séjour, par le plan de ses études (il compose actuellement l’histoire de la maison de Condé et de Conty), et sans aucun doute encore plus par les témoignages particuliers dont S.A.S. l’honore, est prié de le complimenter à son arrivée; il accepte avec empressement l’honorable invitation.

»La révolution ordinaire des vingt-quatre heures amène le samedi, et le soleil du matin annonce un beau jour. Vers neuf heures, S.A.S. arrive au pont de Chaumontel, où recommencent proprement ses domaines, à deux lieues de Chantilly. Elle était dans une voiture légère accompagnée de M. le comte de Montrevel, de M. le marquis d’Amézague et de M. le marquis de la Vaupalière, tous en habit de chasse, de l’ancienne livrée de ce bon roi de Navarre, chamarrée d’argent comme on le sait, pour le prince et les chasseurs du cortége. Le premier objet sur lequel tombent ses yeux est une cavalerie leste, composée des principaux officiers de ses chasses, M. de Belleval, capitaine, messieurs Toudouze, de la Martinière, et Gapart, lieutenans, M. Manoury, inspecteur, etc., et d’un gros de ses vassaux, ou de voisins distingués, qui se présentent en belle ordonnance pour lui rendre les premiers hommages du canton. Son altesse les reçoit d’un air obligeant, traverse la plaine, prend l’allée qu’on nomme des Princes, qui le rend à l’ancienne et noble route du Connétable. Elle ne fait qu’un vol, jusqu’aux Lions. Au moment qu’elle y paraît, vingt-quatre pièces de gros canon, disposées sur la grande pelouse du vaste et magnifique édifice des écuries, font entendre leur tonnerre, pendant qu’une foule de peuple, répandue des deux côtés de la route, perce l’air de ses acclamations et du cri mille fois redoublé de vive le roi et son Altesse!

»Le prince continue d’avancer, passe la grille, entre dans l’esplanade qui forme l’avant-cour du château. Il y trouve tous les habitans notables de Chantilly et des paroisses circonvoisines rangés en deux haies pour le recevoir, et les deux haies prolongées jusqu’à l’entrepont pour les gardes à pied et à cheval, tant de sa livrée que de celle de la capitainerie.

»L’entrée et toute la longueur du pont étaient décorées de pilastres d’ifs, représentant des palmiers dont les branches entrelacées formaient de chaque côté cinq arcades. Dans les deux arcades du milieu étaient des trophées d’armes, sur des piédestaux de marbre blanc; et les milieux des huit autres arcades étaient remplis par de grandes caisses de lauriers. La porte d’entrée du château était ornée de deux grands palmiers soutenant un ample cartouche aux armes de S.A.S., entouré de drapeaux étrangers, d’instrumens militaires et de palmes, surmonté d’une couronne de lauriers; au-dessous du cartouche était un ruban en festons, sur lequel on lisait: Vivat, vivat Condæus!

»Son altesse trouva dans la cour, auprès des degrés de la salle à manger, un grand nombre d’officiers militaires, tous décorés de la croix de Saint-Louis, quantité d’honnêtes gens de tous les ordres, invités de la ville et des châteaux voisins, le clergé de Chantilly et les chapelains du château, plusieurs dames et les jeunes filles du bourg vêtues en petites nymphes, pour la partie champêtre de la fête. Elle descendit de sa voiture, elle reçut la respectueuse révérence de toute l’assemblée, et l’honora de la sienne avec un air admirable de noblesse et de bonté, en passant dans la salle à manger. Aussitôt la cour du château fut environnée de gardes en haie, et le milieu fut occupé par la vénerie, dormant des fanfares; l’artillerie de la pelouse avait fait une seconde décharge, pendant que S. A. entrait au château.