Ceux, en très-petit nombre, qui furent ravagés par une population dont le droit de représailles ne peut pas plus être approuvé que contesté; ceux, en plus grand nombre, que la bande noire a passés au crible pour les convertir en plâtre, les uns et les autres, à quelques grandes exceptions près, n’étaient que des résidences seigneuriales, sans âge, sans époque, sans caractère dans leur architecture. La corruption de l’époque antérieure à la révolution les avait déjà avilis du nom frivole de folies, avant que la mine de l’entrepreneur à la toise ne les eût jetés sur l’herbe. Après tout, les châteaux démolis ne furent pas volés par la bande noire, comme ceux qui les lui ont vendus voudraient nous le faire croire, mais achetés à beaux deniers comptans par elle: il y eut contrat entre l’histoire et les maîtres maçons. Ceux qui vendirent au tombereau les palais de leurs aïeux, et à la livre les plombs du cercueil de leurs pères, n’auraient pas tiré le même avantage de leurs titres de seigneurie. La bande noire préféra avec raison les pierres aux titres. A beaucoup d’égards, il n’y a de sincèrement regrettable que quelques fades plafonds, que quelques tapisseries fanées des Gobelins, et peut-être encore quelques parcs où les lapins abondaient déjà plus que les cerfs.

Les châteaux-forts, les seuls, je présume, dont nos regrets se soucient, furent démolis par la suprême bande noire des rois Louis XI, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, et surtout par l’implacable révolutionnaire Richelieu, qui tua la tortue dans l’écaille, le seigneur dans la seigneurie. S’il lui plut d’en laisser quelques-uns pour modèles, ou plutôt comme exemples, au sommet de quelque montagne aiguë, entre deux gorges, au confluent d’une rivière, ceux-là existent encore; la révolution les a respectés. Il faut donc établir une foule de distinctions nécessaires entre les constructions féodales et les maisons seigneuriales, toutes faussement confondues aujourd’hui sous le nom de châteaux.

De ce que, durant toute l’ère féodale, les nobles méprisèrent, avec un instinct parfait de leur conservation, le séjour des capitales et des villes, mortel à l’inégalité, il y aurait erreur de croire que tout grand vassal fût un rebelle, toute retraite écartée un château-fort. Nos préjugés nous ont fait prendre des habitudes domestiques pour des précautions de résistance, pour des prétentions de souveraineté. Ce qu’on a lu là-dessus ne vaut guère mieux que ce qui a été imaginé. Pour un haut baron qui bâtissait sur la montagne et arborait la désobéissance à sa grosse tour, il existait des milliers de seigneurs qui, fidèles à la couronne, suivant leur roi à la guerre, accompagnant leur reine au conseil, ne s’entouraient de fossés que par tradition, ne se retranchaient derrière des murs de douze pieds d’épaisseur que par une routine de maçonnerie, et n’avaient des bastions, de doubles enceintes et des donjons, que pour obéir à la beauté de la symétrie. Tout seigneur avait sa terre, chaque terre son château. Est-ce que pour cela les châteaux en plaine ont jamais été des ouvrages de défense? Aussi sont-ils restés les plus nombreux sur le sol. La révolution de 89 les a détroussés, parce qu’ils étaient riches; mais qu’avait-elle besoin de les abattre?

En voyant la persistance de mes prédilections pour un passé où j’ai transporté quelques-unes de mes études, il me sera peut-être demandé un jour par les uns si je regrette l’édifice féodal, dont je me plais à ramasser les dernières pierres, avant que la machine à vapeur les ait broyées; et par les autres, à cause de beaucoup de critiques mêlées à beaucoup de regrets, si, semblable aux architectes de la bande noire, je recherche les châteaux derrière les bois qui les cachent, au-delà des fossés qui les protégent, dans la seule intention de les miner à la base, de faire de ma plume un levier démolisseur.

Mon enthousiasme n’est pas si aveugle, mon scepticisme si cruel. J’aime le passé de toute la foi que j’ai au présent. De désespoir de jamais comprendre l’histoire telle que les professeurs nous l’ont broyée, j’ai essayé de la lire au front des vieux monumens, patiemment, à pied, à petites journées, en courant les bois, en m’ouvrant un chemin dans la poussière des plaines, en m’asseyant sur les bornes de la route, en face de quelques vieilles grilles tordues et rouillées, dernières dents d’un beau manoir détruit.

Montez avec moi par l’escalier creusé à vif dans le roc, à la tourelle d’un de nos vieux manoirs, pour distinguer de là avec les yeux du passé et à la distance d’une flèche, d’abord, çà et là, rares, clair-semées, et de chaume, quelques huttes de bergers, quelques huttes de pêcheurs; semence invisible d’une colonie à naître, bourgeon douteux d’une civilisation fermée. Voyez l’enfant sauvage et nu grandir, la cabane s’adosser à la cabane, la hutte à la hutte, et la famille à la rue, celle-ci s’allongeant, celle-là s’augmentant; voyez l’une partir de la grande avenue du château, l’autre se grouper, faible et nécessiteuse, sous la large main protectrice du seigneur. Suivez d’un regard attentif la parenté qui s’éparpille, la famille dont le vent jette le grain partout, dans les limites et en dehors, séparée sans jamais se perdre; car elle se retrouve au puits commun, à la fontaine qu’on enclave, au four banal; mieux encore au monastère, où l’on prie pour le maître qui protége le four, le puits et la fontaine; car le monastère est bâti; il est debout. On voit de loin les tourelles du château; de loin on entend la cloche du monastère. C’est un attrait pour qu’on vienne; c’est un motif pour qu’on n’approche pas: hospitalité pour les bons, menace pour les mauvais. Nous en sommes déjà aux relations de voisinage, aux défiances de la guerre; et tout a procédé de là, remarquez bien: du château et du monastère. Ce sont les deux plus vieilles pierres de la fondation française. Partez de là et revenez-y, vous ne vous égarerez jamais: l’histoire est à terre.

Le bourg s’entoure de murs: c’est pour résister; d’eau: c’est pour se défendre. Nous avons donc déjà des murs et des fossés. Le sujet de la guerre, la position du bourg nous l’indique: c’est une rivière que les deux populations qu’elle divise se disputent; c’est une route où chacune d’elles prétend seule avoir le droit de passer; un lac dont la pêche est contestée; c’est un bois dont chacun veut la coupe et le gibier. De là des prétentions fondées sur des origines obscures, la tradition; de là des coutumes grossières, berceau du droit; de là des habitudes de vivre, l’histoire des mœurs. Avec les différences qui leur sont propres, tenez compte de ces mille traditions, de ces mille coutumes, et vous aurez réuni toutes les pièces éparses de l’armure solide que portait le géant de la féodalité quand il couvrait la France.

Mais les époques de guerre sont passées; le château reste encore debout pour vous dire ses jours de magnificence, à l’abri de la royauté qui le protége; ses embellissemens, et parallèlement ceux des villes vassales. Si le château a sa belle avenue, c’est pour la joindre au pavé de la ville. Les largesses du seigneur balancent sa souveraineté. Sa générosité demande grâce pour sa puissance. Déjà la ville a ses priviléges; le paysan a son champ. Le privilége, c’est de ne pas suivre le seigneur à la guerre. Peut-être le paysan empêchera-t-il bientôt le seigneur de chasser dans son champ. Voyez: l’histoire n’a pas changé de place, tout est sous vos yeux; autrefois le seigneur gouvernait depuis l’endroit où nous sommes jusqu’à l’horizon,—tout un pays;—puis, il ne fut plus maître que jusqu’à cette colline,—traqué pour Louis XI;—puis, que jusqu’à ce moulin, puis, que jusqu’au bout de son bois,—limé jusqu’à la chair par Richelieu;—puis, que jusqu’à sa grille, puis, que jusqu’à sa porte; puis il ne fut plus maître de lui-même, et on le coupa en deux. Les châteaux nous disent cela, et voilà pourquoi il faut les aimer, ou plutôt les étudier. On s’exhausse sur eux comme un nageur sur un rocher élevé, afin de plonger plus profondément dans les eaux du passé.

Quand, parti de Paris, on a couru quatre lieues vers le nord, en laissant Saint-Denis derrière soi, on est dans le bourg d’Écouen, au pied du château de ce nom. D’où vient ce nom d’Écouen et quand fut bâti ce château? c’est ce que madame Dutocq ne saurait vous apprendre. Madame Dutocq n’est pas une autorité historique, mais l’aubergiste de l’endroit. Nous justifierons plus loin le rapprochement que nous établissons ici entre le château d’Écouen et madame Dutocq; qu’il suffise d’abord au lecteur de savoir que l’hôtel de cette dame est le meilleur pied-à-terre pour les voyageurs qui relaient, allant vers le nord. Il est non seulement le meilleur, mais le plus cher. Sans crime on pourrait oublier Écouen sur la carte de France; mais on serait inexcusable de ne pas consacrer quelques lignes à madame Dutocq sur l’album de voyage. Dès cinq heures du matin, son hôtel devient un caravansérail, aux Orientaux près, qu’on ne voit pas souvent à Écouen. Des postillons rouges et camards fument sur la porte de l’hôtel, des postillons camards et rouges enfourchent leurs chevaux et retournent en sifflant à leur relais; des Anglaises, le voile vert abaissé sur les yeux, languissent de faim dans la salle à manger, tandis que leurs domestiques entourent d’un blocus continental tous les beefsteakes de la cuisine, transformée en toutes sortes d’établissemens, en boucherie ici, en cabaret plus loin.—Du porc frais à monsieur!—Du bordeaux à mylord! Les Anglais se font appeler mylords sur les grands chemins; ils paient en conséquence. Cette cuisine mémorable, toute ruisselante d’affamés, semble se multiplier sous les mille destinations qu’on lui impose. Et toujours de nouveaux venus qui demandent des poulets et des œufs. Où la France puise-t-elle tant d’œufs et de poulets? d’où Écouen en particulier les tire-t-il?

Depuis trente-huit ans madame Dutocq est là, à cette place, parée d’un gracieux battant-l’œil le matin, en habit habillé à deux heures; en robe de soie feuille-morte quand la nuit vient, quand les broches s’éteignent et que la basse-cour est tranquille de tous les chapons qui sont allés dans un monde meilleur. La révolution a passé, l’empire, la restauration, les deux restaurations, les deux empires, et madame Dutocq ne s’est pas plus émue au canon du 18 brumaire qu’au canon de Sacken; elle n’a participé à ces transfigurations politiques que par quelques altérations que la prudence l’a obligée de faire subir à sa carte du jour: au lieu de côtelettes à la Soubise, elle appela la même partie de l’animal, dans les jours de terreur, côtelettes à la Couthon; aux poulets à la Marengo, elle donna à l’époque moins héroïque de la restauration le nom de volatile à la Condé. Hors cela, rien pour elle n’est changé à la France, qu’elle peut toujours croire gouvernée par Louis XV, dont elle rappelle les beaux jours par son costume, par son intarissable conversation musquée, par ses souvenirs, fontaine de petites anecdotes roses, grises, tendres; par sa figure au pastel et son nez de la régence; ce nez seul qui l’eût compromise pendant la révolution et l’eût forcée d’émigrer.