Et c’eût été dommage: car madame Dutocq n’est pas uniquement une femme remarquable parce que, depuis trente-huit ans, elle abreuve et reconforte les voyageurs, mais elle est précieuse à consulter, et voici où je voulais en venir, en ce qu’elle est une des rares personnes capables de fournir quelques renseignemens sur le château d’Écouen, dont elle a connu la splendeur et les vicissitudes sous les Condé et la république, sous le directoire et l’empire, et enfin sous la restauration, qui le rendit aux Condé.
Madame Dutocq ne vous parlera pas des Montmorency, ni ne vous dira que c’est à Anne le connétable qu’on doit le château d’Écouen, ou plutôt la restauration de ce bâtiment par Bullant; mais elle vous racontera une foule de petits faits dont elle a été témoin, et au milieu desquels elle s’est, fort innocemment quelquefois, trouvée actrice. Essayez de l’interroger.
Madame Dutocq, votre vin rouge est délicieux.
—Ne m’en parlez pas; il date des vélites: cela nous reporte loin.
—Des vélites romains, madame Dutocq?
—Des vélites de l’empereur Napoléon, en 1805. Huit cents hommes superbes par chaque bataillon. Les grenadiers de ce corps étaient cantonnés à Fontainebleau, les chasseurs à Écouen. De beaux jeunes gens, verts comme un brin. Le plus âgé n’avait pas vingt ans.
—Vous n’aviez guère alors que trente et quelques années, madame Dutocq?—Un bel âge pour être hôtesse!
—Et qui appartenaient aux meilleures familles; il fallait voir: tous, comme portait le réglement, sachant lire, écrire, calculer, servant au gouvernement une rente annuelle de 300 francs.
—Vous vous les rappelez parfaitement?
—Comme s’ils avaient dîné hier ici, où ils prenaient tous leurs repas: le cœur sur la main, la main percée, ces braves jeunes gens! Avec vingt-trois sous par jour ils ne pouvaient pas faire un grand festin, mais je leur aurais livré ma basse-cour sur leur bonne mine. Gracieux comme des gardes-françaises: habit bleu, revers blancs, gilet, pantalon de la même couleur, guêtres noires, bonnet à poil.