—Que chacun paierait son écot; que désormais aucun d’eux ne régalerait les autres.

—A combien s’élevait la carte ce jour-là?

—A 90 francs.—C’était affreux!

—Et vous rabattîtes?....

—Rien.—C’était une leçon que je leur donnais.

Je compris la leçon des vélites, payai mon écot sans rien rabattre à madame Dutocq, admirant la sagacité des parens qui recommandent leurs enfans aux aubergistes. Je sortis.

Je gravis le sentier stratégique, ouvert dans le roc, qui serpente jusqu’au pied des fossés, et qui isole sur une hauteur le château d’Écouen. Avec le temps, l’industrie a flanqué ce chemin de défense de petites maisons villageoises, et de magasins où se vendent les épiceries pour la consommation locale, la poudre du roi et le tabac de la régie. Puissans Montmorency! hauts barons! là où vous attendaient autrefois, sur deux haies, des hommes d’armes immobiles, espèce d’escalier de fer, par où vous passiez pour vous rendre à votre manoir, il n’y a plus que les chandelles de bois de l’épicier, le petit plat à barbe du perruquier, et la carotte rouge des contributions indirectes. La fin des plus belles choses de ce monde est triste, et ce serait à ne pas se consoler, si, par un regard jeté en arrière, on ne découvrait, au fond du passé, toute la misère des origines.

L’origine des Montmorency, personne ne l’ignore, a devancé de beaucoup la fondation du château d’Écouen, bâti au XVe siècle sur l’emplacement d’un autre château d’une date perdue, relevé par Anne le connétable, pendant le règne de François Ier. Ils habitaient, plus loin, le bourg de leur nom, véritable berceau de leur famille, et qui a dû être, il faut bien le croire, une ville autrefois importante, puisqu’il est dit dans les chroniques que les Anglais, en 1356, après la bataille de Poitiers, firent le siége de Montmorency, prirent le château et le brûlèrent.

On explique les violences exercées par les Anglais sur les terres des Montmorency par la fraternité de bonne et de mauvaise fortune qui liait ces derniers à la cause des rois de France. On sait aussi que, par la mauvaise délimitation de leurs propriétés, ils étaient continuellement en collision avec les puissans abbés de Saint-Denis. A l’époque où le nom de cette famille se cachait derrière celui de Bouchard, pour l’éclipser plus tard et l’effacer complétement, la tradition place de naïves anecdotes, toutes ayant trait aux prétentions réciproques de l’abbaye de Saint-Denis et de ses redoutables voisins. Mais elles pèchent par beaucoup d’obscurité. Par un temps de brouillard il y a moins de ténèbres amassées autour de la flèche de Saint-Denis qu’il ne s’en trouve, lorsqu’on remonte les temps, à la surface des événemens dont cette flèche est la vénérable sœur en âge.

Si cette belle flèche avait une voix, comme au temps des fées, elle vous dirait, sous sa responsabilité, comment le noble Bouchard, dont les descendans épurés furent des Montmorency, avait choisi pour théâtre de ses excursions ce plateau montueux qui part de Saint-Denis et se circonscrit entre les buttes de Champlâtreux et l’Ile-Adam. Bouchard n’avait pas encore de château seigneurial avec ponts, fossés et tourelles; pas de palais, si ce n’est celui du ciel, où ses collatéraux devaient loger un jour une parente divine, protectrice spéciale de leur famille. Cette parente, on le sait, fut tout simplement la sainte Vierge, mère de Dieu, cousine des Montmorency; excellente cousine qui, priant, un jour d’été, l’un de ses cousins de se couvrir devant elle, en obtint pour réponse:—Ma cousine, c’est par commodité.