Bouchard, malgré sa céleste parenté future, ne croyait ni à Dieu ni à diable; ce qui ne l’empêchait pas d’être un hardi détrousseur de grandes routes. La nuit venue, il endossait sur ses membres velus une casaque couleur d’écorce d’arbre, s’armait d’une lance ou d’un bâton; et, placé à la Patte-d’Oie de Saint-Denis, limite qu’il ne franchissait jamais, à cause de certaines précautions de l’abbé du monastère, ou bien en embuscade sur le chemin de Beaumont ou de Senlis, il guettait le chariot de vivres se dirigeant vers Paris, la mule opulente de l’homme d’église; à défaut, le simple piéton, pour peu qu’il eût une allure aisée; la villageoise, pour peu qu’elle fût jolie.

L’erreur topographique serait des plus graves si l’on se figurait le terrain parcouru par le sire de Bouchard tel qu’il ne fut que des siècles après, coupé de larges routes ombragées d’ormes, peuplé de jolis hameaux, dont les noms sont aussi frais que leur paysage: Pierrefitte, cellier vineux des moines de Saint-Denis, Sarcelles, Villiers-le-Bel, Épinay, Sannois, Eaubonne; terrain couronné par Montmorency, la ville des cerises; la cerise! royauté que le temps ne lui a pas enlevée, après avoir abattu le formidable château de ses ducs.

Bouchard ne voulait être ordinairement accompagné de personne pour mener à bien ses entreprises, que sauvaient d’une qualification injurieuse des prétextes de guerre; il allait seul à travers des lacs dont celui d’Enghien n’est plus qu’une goutte oubliée, par des bois pleins de loups qui semblaient le connaître, ou le long de la Seine, dont les flots solitaires ne réfléchissaient que de rustiques cabanes de bûcherons. Vainqueur, il entraînait sa proie dans sa demeure, et là il la dépouillait jusqu’à la dernière plume, ce que constatent les chroniques.

Elles racontent des merveilles du musée de rapines qu’il s’était composé, grâce à ses représailles de guerre envers les abbés de Saint-Denis. Il faut croire que la poésie de la tradition aura exagéré l’amour de la collection chez le redoutable Bouchard. Il avait, assure la chronique, des chambres pleines de soutanes d’abbés, ce qu’il appelait plaisamment son concile; des greniers encombrés de selles de chevaux, le long desquels il aimait à se promener, comme dans un jardin de cuir et dans le Panthéon de sa gloire. Il avait encore des salles comblées de cornes de bœufs, élevées en trophées, en pyramides; des cornes de bœufs qu’il avait volés; mais sa plus riche, sa plus étincelante, sa plus ambitieuse pièce, sa salle du trône, était celle dite des fers à cheval. Aux quatre murs de cette salle étaient cloués du haut en bas, de long en large, des milliers de fers à cheval, rangés avec symétrie, autre souvenir de ses guet-apens nocturnes. Bouchard avait ainsi déroulé autour de lui une suite d’images mémoratives de ses conquêtes.

La structure de Bouchard répondait à l’idée qu’on pouvait s’en faire d’après de pareilles mœurs. Il était trapu, velu et fourbu, dit en maligne assonance un moine chroniqueur de Saint-Denis. Sa force était prodigieuse, sa rapacité celle d’un loup, sa figure celle d’un sanglier. Il avait des tourbières de cils qui lui cachaient les yeux, tant ils étaient fournis, et ses yeux étaient rouillés; sa barbe était si atrocement mêlée, tressée, tordue, impénétrable au peigne, qu’on le désignait et qu’on le désigne encore, dans les arbres généalogiques des Montmorency, dont il est le tronc robuste, sous le nom de Bouchard-le-Barbu ou Bouchard-à-la-Barbe-Torte.

Barbe-Torte était la terreur des environs de Paris. De Senlis à Chantilly et de Chantilly à Pontoise, dans ce vaste circuit où courent la Seine et l’Oise, son nom était suspendu comme une flamme au-dessus des chaumières. Dans toutes les transactions qui avaient lieu pour des échanges de marchandises à transporter, à l’époque de la foire de Saint-Denis, on faisait la part de Bouchard, comme on fait la part de l’inondation et du feu. C’était un temps de jubilation pour le vindicatif Bouchard, car la foire de Saint-Denis était célèbre dans le monde entier. «Les marchands s’y rendaient non seulement de toutes provinces de France, mais encore des pays étrangers, de Saxe, de Hongrie, de Lombardie, d’Angleterre, d’Espagne et des autres royaumes.» Il n’y a que Barbe-Bleue et Barbe-Rousse qui, à des degrés différens d’authenticité, aient laissé une réputation d’effroi égale à celle de Barbe-Torte.

Ce furieux Barbe-Torte commit tant de dégâts, dépouilla tant d’abbés de leurs soutanes, tant de chevaux de leurs selles et de leurs fers, sans doute pour compléter sa collection, que l’abbé de Saint-Denis résolut de s’offrir en sacrifice pour délivrer le pays de ce monstre, de ce Minotaure, qui n’avait pas encore rencontré son Thésée.

Sublime dévouement! Mais comment pénétrer dans l’antre du dragon sans en être dévoré, avant d’avoir essayé de la persuasion sur son esprit? car le bon abbé ne voulait et ne pouvait avoir recours qu’aux armes de la parole pour opérer une sainte conversion dans l’ame de Barbe-Torte, ame plus torse encore que sa barbe; et pourtant il n’ignorait pas que Bouchard était sans pitié pour les hommes d’église. Bouchard n’allait ni à la messe ni à confesse, ne faisait ni ses pâques ni son jubilé; un vrai mécréant, qui n’était pas même le premier voleur chrétien avant d’être, pour l’éternelle illustration de sa race, un des premiers barons chrétiens.

Tout est possible à ceux qui croient. L’abbé fut inspiré par son dévouement. Habillé en marchand de bestiaux, il monte sur sa mule et se met en route par une nuit d’hiver, chassant devant lui un troupeau de bœufs.

A peine était-il par le travers des propriétés de Barbe-Torte, entre Andilly et le Plessis-Bouchard, qu’un coup de bâton ferré le renverse et l’abat aux pieds de sa mule. En se relevant, l’abbé reconnaît Barbe-Torte.—Dieu soit béni! Celui-ci lui commande de le suivre, ainsi que ses bœufs. Il est obéi.