Le saint abbé ferma les yeux en entrant dans la caverne de Bouchard pour ne pas voir les fers à cheval dont la première salle était décorée. Barbe-Torte, au contraire, était fier de les étaler. Il semblait dire, derrière son ironique sourire:—Avant demain, les quatre fers de ta mule, mon hôte, seront cloués là; ta selle là-haut; toi où il me plaira de t’envoyer, à la charrue ou à la brouette. Aucune menace n’émut le faux marchand de bœufs.
Minuit, c’était l’heure du souper de Barbe-Torte. On lui apporta des viandes de toute espèce: viandes volées, portées dans des plats volés, par des domestiques volés. Bouchard mangea avec assez d’appétit. Au second coup qu’il but, il s’informa avec intérêt si le commerce des bestiaux était florissant aux environs. Le bon abbé, qui n’entendait rien au commerce des bestiaux, toussa; si la foire de Saint-Denis en France promettait d’être meilleure cette année: même indécision de la part de l’hôte de Bouchard, qui, le regardant de travers, lui dit:—Tu n’es pas marchand de bœufs, maître rusé; tu me trompes.—Si tu étais un voleur!
L’accusation était étrange dans la bouche de Bouchard; elle fut une inspiration pour le faux marchand de bœufs, qui, mettant sa confiance en Dieu, répondit:—Oui, je suis un voleur!
Barbe-Torte pâlit.
—N’aie pas peur, Bouchard, lui dit l’abbé, qui s’imaginait, dans l’excès de sa candeur, que le criminel avait réellement peur de lui. N’aie pas peur, répéta-t-il.
—Mon vœu est près de finir, s’écria Bouchard; voilà ma peur.
—Quel est donc ce vœu?
—J’ai juré de ne renoncer à la vie que je mène que le jour où ce château verrait entrer en même temps par sa porte deux voleurs, dont un saint. Nous sommes entrés cette nuit tous les deux par la même porte.
—Tu es voleur; mais es-tu saint? réponds!
Sommé de répondre s’il était voleur, l’abbé, par humilité et par espoir de sauver une ame, avait dit oui; mais avouer au même prix qu’il était saint lui semblait un sacrilége; c’était jouer gros jeu. Il répondit:—Non, je ne suis pas un saint.