—Tu m’as sauvé, reprit Barbe-Torte. Bois; car si tu eusses été un saint, que serais-je devenu, obligé de quitter cette vie dont tu connais tout le prix puisque tu es du métier, ou forcé, pour la continuer, d’être parjure? Oui, tu m’as sauvé. Fêtons un si beau moment. Buvons.—Attends! je vais chercher du meilleur. Nous boirons à notre santé et à l’heureux espoir de ne pas quitter de sitôt cette vie. Attends-moi; je vais à la cave et je remonte.
Resté seul, le prélat songea, dans l’amertume de son ame, à l’endurcissement de ce pécheur, qui plaçait son salut, comme tant de gens sans religion, dans l’accomplissement d’un vœu impossible à réaliser. Il fut sur le point de se repentir de n’avoir pas avoué qu’il était un saint. Il pria jusqu’au retour de Barbe-Torte, qui, en rentrant dans la salle, fou, désespéré, hors de lui, courut se précipiter aux pieds de l’abbé.
—Oui, je vous reconnais; vous n’êtes pas un marchand de bœufs, mais abbé de Saint-Denis. Comment en douter? Votre mule a un fer d’argent à l’un de ses sabots, un fer d’argent! ce que les abbés de Saint-Denis ont seuls le droit de faire porter à leur monture.
Mon vœu est fini.
Bouchard Barbe-Torte exhala un long soupir.
Sans raisonner le mérite d’une conversion résultant évidemment du vol des fers de sa mule qu’allait commettre Barbe-Torte, l’abbé, attendri jusqu’aux larmes, pardonna et bénit le pénitent.
Bouchard promit, de son côté, de vivre en chrétien, de faire ses pâques. Il reconnut l’abbé de Saint-Denis, qui, à son tour, le reconnut pour seigneur de Montmorency et d’Écouen. La paix fut faite, du moins pour quelques années. Les environs, pendant cette trêve, furent à l’abri de beaucoup de rapines.
Du même coup, l’abbé de Saint-Denis passa pour un saint, et Bouchard fit paisiblement souche de premiers barons chrétiens.
Ce Bouchard, qui vivait peut-être sous le roi Robert, en 998, n’est pas assurément, à moins qu’il n’ait vécu cent cinquante ans, le Bouchard dont Louis-le-Gros obtint la soumission en 1105, pendant qu’Adam, prédécesseur de l’abbé Suger, dirigeait le gouvernement de l’abbaye de Saint-Denis. Ce même abbé Suger nous apprend, dans la vie de Louis-le-Gros, qu’un des premiers exploits de ce jeune prince fut d’arrêter les violences de Bouchard de Montmorency. Appelé à l’audience du roi Philippe Ier, au château de Poissy, Bouchard promit de rentrer dans le devoir et n’en fit rien. Le prince Louis, à qui cette résistance parut un attentat contre la majesté royale, se mit en campagne avec une armée, dans le dessein de dompter le seigneur rebelle. Il ravagea ses terres; il l’assiégea dans son château de Montmorency, et le força enfin de se soumettre à tout ce qu’on voulut.
Notre Bouchard était, il y a lieu de le croire par la confrontation des dates, celui dont il est question dans une charte du roi Robert, où on lit tout au long l’accommodement de ce baron turbulent avec l’abbé de Saint-Denis. Voici l’origine de leurs éternels différends: «Dans l’île de la Seine, proche de Saint-Denis, il y avait un château que Bouchard tenait du chef de sa femme. Elle l’avait eu de son premier mari, Hugues Basseth, feudataire de l’abbaye. Comme ce lieu était fortifié, Bouchard prit de là occasion de maltraiter ses voisins. L’abbé et les religieux de Saint-Denis, après en avoir beaucoup souffert, se plaignirent au roi. Ordre de raser le château de Basseth. Bouchard n’en tint compte. Enfin, Robert et la reine Constance lui permirent de se fortifier dans Montmorency, à condition qu’il reconnaîtrait l’abbé de Saint-Denis et ses successeurs pour les biens qu’il tenait de leur église. Bouchard serait en outre obligé d’envoyer, tous les ans, aux fêtes de Pâques, deux vassaux qui resteraient comme otages à l’abbaye, pour les dégâts qui auraient pu être commis contre elle. Le contrat fut passé dans le monastère de Saint-Denis.»