Il n’est pas facile de dresser l’inventaire historique des innombrables salles du château d’Écouen, ouvrant l’une dans l’autre, glaciales à parcourir, sonores sous les pieds qui se lassent à les mesurer, muettes lorsqu’on les interroge. Elles sont bien mortes.
Dès que vous avez franchi le seuil de la première porte et gravi l’escalier en colimaçon du premier étage, vous êtes dans la salle des Gardes, où la tristesse du désert vous enveloppe. On y voyait autrefois des tableaux représentant des campagnes du grand Condé, entre autres le campement de Villeneuve-Saint-George, le siége de Gravelines et celui de Montmédi. Ces tableaux doivent être aujourd’hui dans la Galerie-des-Victoires de Chantilly, peinte par Vandermeulen. La salle des Gardes vous prépare au sentiment de lugubre viduité qui vous attend plus loin. Passez. Entrez dans les quatre autres salles. On se croirait dans une hypogée d’Égypte.
Rien n’offre un appui à l’imagination perdue dans ces solitudes de murailles. Il n’y a pas un vieux siége de chêne où asseoir quelque grand vassal pour le saluer en passant et lui baiser la main; pas un lambeau de rideau à faire crier sur sa tringle rouillée, et qui laisse à découvert un lit de parade, occupé par une pâle châtelaine, morte depuis des siècles. Quatre murs blancs comme une tombe, de hautes croisées de cachot, murées jusqu’aux dernières travées; un parquet efflorescent de moisissure; des poutres saillantes, décharnées, vieux ossemens d’un squelette de château; d’immenses cheminées pleines de vent: on a peur.
Graduellement l’esprit se familiarise avec ce sépulcre, et on ose en toucher les parois. Peu à peu, habitués au jour avare qui s’échappe, les yeux croient distinguer quelques nuances, quelques filets de peinture évanouie derrière la vapeur répandue autour des poutres; c’est de l’or. Prenez garde. Votre souffle l’enlèverait. Cet or serpentait autrefois au soleil et aux flambeaux en d’interminables arabesques. Quelles richesses resplendissaient donc ici, dans ces appartemens, pour que les poutres fussent d’or? De quoi étaient recouverts les murs, le plancher? qui logeait ici?
En portant de plus près mon attention sur la couche de plâtre qui voile les murs, et qui est si peu en harmonie avec les dorures du plafond, je remarquai des couleurs troubles sous ce plâtre. Je lavai par place le mur et je mis à nu, à mon grand étonnement, les merveilles d’une fresque. Primatice embellit le château d’Écouen. Primatice a donc peint ces fleurs, ces guirlandes aux plus gracieux enlacemens, ce jardin vertical sur lequel pèse un nuage de chaux. L’illusion n’avait plus rien à faire. Je vivais au milieu des pompeuses réalités que j’avais découvertes. En un instant, et sans effort, j’étendis, par la pensée, mon travail autour de moi. Les poutres dorées s’appuyèrent sur une salle royale. La vaste cheminée de marbre rouge s’alluma, les croisées s’ouvrirent sur le parc, plein de cerfs, plein d’oiseaux; les fauteuils, les tentures frisées sur frise, les portières de damas, venues d’Orient, gonflées, exhalant le musc, complétèrent cet ameublement. Quand je me tournai vers le concierge pour lui demander s’il savait qui, dans les temps passés, avait occupé cette salle, j’étais presque sûr de sa réponse.
—Chambre de Madame Claude, me dit-il.
—La femme de François Ier, n’est-ce pas?
—Oui, monsieur.
Je me recueillis.
Le premier janvier 1540, sous le règne de François Ier, Paris, qui était presque aussi vaste et aussi peuplé alors qu’aujourd’hui, s’éveilla au bruit du canon et des cloches. Les rues étaient jonchées de fleurs; peine de mort à qui aurait souillé le pavé d’un jet de paille; les fontaines coulaient du vin; moyen économique pour n’en donner à personne. Aux croisées chargées de curieux flottaient des tentures de mille couleurs. C’était plus beau que pour l’entrée d’un souverain; on le croira sans peine, puisque deux souverains entraient dans Paris.