Il n’y a plus que de l’espace dans cette galerie survoûtée; elle n’a rien à envier à la lugubre nudité des autres salles. Pour comble de tristesse, elle paraît neuve, comme le reste du château. On dirait que les maçons sont partis, que les frotteurs viendront demain accompagnés du tapissier. Tout est fini; rien n’est usé à Écouen. Je ne sais pas d’aspect plus désolant que des escaliers de trois siècles, dont les angles sont vifs comme si le ciseau achevait de les équarrir. Les ruines sont moins accablantes, on l’éprouve à Écouen, que cette implacable jeunesse du plâtre et du fer. L’Europe renouvellera huit fois, dix fois sa population, et cet arrangement de pierres n’aura pas subi la plus légère altération. Ce qui n’a pas d’ame est éternel, et notre fragilité en souffre comme d’un affront. A tous les coins du château s’avancent, pour vous saluer, des salamandres rieuses et folâtres, qui ont toujours quinze ans, qui ont souri à dix générations mortes; elles nous sourient encore, à nous qui mourrons de même: elles riront sans cesse. Aussi l’unique sentiment de reconnaissance dont on est animé pour les récompenser de leur gentillesse, c’est de leur casser la tête, en passant, d’un coup de bâton. Je cède ici à un mouvement philosophique et non à une réflexion d’artiste. Il ne faut rien casser, même lorsqu’on n’est pas chez soi.

Autre déception! Après avoir marché pendant une heure à travers des salles toutes plus froides et plus historiques les unes que les autres, où revivent en écho les noms de François Ier, de Henri II, de François II, d’Anne de Bretagne, de madame Claude et de Diane de Poitiers, vous espérez qu’en reculant toujours dans le passé, en vous enfonçant sans relâche dans les profondeurs du château, vous arriverez enfin à quelque appartement de roi chevelu: erreur! Vos courses aboutissent à une chambre bourgeoise, tapissée en papier bleu pâle, de 3 francs le rouleau, parquetée en noyer, enrichie d’une cheminée façon granit que couronne une mauvaise glace indigo de l’empire.—Chambre de madame Campan! proclame votre conducteur. Superbe chambre! elle pouvait bien contenir six fauteuils et un lit à bateau. Je n’oublie pas la pendule d’albâtre.

Madame Campan, chacun le sait, fut la directrice de l’institution de la Légion-d’Honneur, fondée à Écouen le lendemain de la bataille de Friedland. Elle dirigeait auparavant, à Saint-Germain-en-Laye, une maison d’éducation où étaient élevées de jeunes personnes appartenant la plupart aux débris des rares familles distinguées qu’avait épargnées la révolution. Son emploi de lectrice à la cour de Louis XVI, sa fidélité inaltérable à Marie-Antoinette, ses principes de religion, un peu mêlés de dignité aristocratique, le choix de ses pensionnaires, prises dans un rang qui n’avait pas peut-être donné assez de gages à la république; son système d’éducation, calculé d’après celui de Saint-Cyr, éveillèrent plus d’une fois la susceptibilité des divers gouvernemens précurseurs de l’empire, qui n’eut aucun motif pour soupçonner, ni aucun désir d’arrêter, je pense, ses prédilections appliquées à l’enseignement.

Notre plan n’admet pas, même abrégée, l’appréciation des livres élémentaires d’éducation que les familles doivent à la plume expérimentée, claire, causeuse, sans prétention, de madame Campan. Si de nouvelles découvertes dans l’art si progressif d’enseigner relèguent jamais au rang des ouvrages, non sans mérite, mais sans application, son Traité d’éducation, les esprits curieux des événemens qui précédèrent la révolution de 89 et qui y contribuèrent peut-être, consulteront toujours avec certitude les Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette. Sans tomber même dans un défaut de proportion, difficile parfois à éviter, nous ne pourrions dresser une biographie complète des hautes qualités morales qui méritèrent à madame Campan l’attention de l’empereur quand il la choisit, entre une foule de concurrentes, pour diriger la maison d’Écouen. Nous aimons mieux citer sur l’intérieur et le personnel de cette institution quelques passages d’une lettre que nous devons à la mémoire obligeante d’une élève de cette femme célèbre.

«Madame Campan avait une figure distinguée, mais je doute qu’elle ait jamais été belle; elle était toujours mise en noir; son organe était fort doux, fort calme; elle s’écoutait parler comme une personne qui se sent sur son terrain, surtout quand elle racontait. Elle aimait la flatterie, qui même n’avait pas besoin d’être délicatement exprimée pour lui plaire.

»Madame de Montgelas était sous-intendante:—une grande femme remplie de dignité, qui assistait toujours au réfectoire et à l’église; on la craignait comme le feu. Venaient ensuite madame Vincent, sous-maîtresse; madame Mélanie Beaulieu, qui a fait un abrégé de l’histoire de France et trois ou quatre romans aussi prétentieux que ceux de mademoiselle Scudéry; madame la comtesse d’Hautpoul, femme d’esprit, rimant de jolis vers, et rêvant encore des romans en donnant des leçons de littérature; elle est l’auteur d’un cours de littérature, à l’usage des jeunes élèves d’Écouen, écrit avec la plus parfaite décence et sans que le mot amour y soit prononcé. L’empereur exigea qu’il n’y fût pas parlé de César. M. le baron de Pommereuil effaça lui-même les passages.

»On entendait une messe basse tous les jours, et les dimanches grand’messe et vêpres. Jamais les élèves n’étaient seules ni pour manger, ni pour jouer, ni pour dormir.

»La distribution des prix donnait toujours lieu à beaucoup d’apparat. C’était alors qu’on changeait de ceinture et de classe. La ceinture des commençantes était verte, puis venaient le violet, l’orange, le bleu, le nacarat; enfin la première classe était blanche. On restait à Écouen jusqu’à dix-huit ans. Chaque élève travaillait à son linge et à ses robes.

»Madame Campan avait souvent des élèves à dîner à sa table; souvent aussi elle les réunissait le soir, et elle les menait tour à tour à Saint-Leu et à la Malmaison; mais c’étaient toujours les plus brillantes et les plus jolies. Il y avait une route charmante qui conduisait, par le bois d’Écouen, à Saint-Leu, qu’on appelait la route de la reine Hortense; elle était bordée d’un grand nombre d’hortensias.

»On apprenait à Écouen à jouer de tous les instrumens et à parler toutes les langues. Il y avait une jeune fille qui parlait le grec. Quelques élèves ont fait des vers à Napoléon: elles dansaient et poussaient des cris de joie aux nouvelles de la grande armée; mais quand arrivèrent les malheurs de celui à qui elles devaient tout, quelques-unes furent, dit-on, ingrates envers leur père.»