Dans cette même salle, il y avait autrefois l’écusson en faïence de Palissy, le glorieux écusson des Montmorency. Brisé à coups de hache par les révolutionnaires de 93, il fut remis en place et rajusté par les carreleurs de la restauration. Seulement ceux-ci le descendirent à l’étage inférieur, et ils le collèrent au hasard, de telle sorte que les alérions sont en dehors de l’écu, et que le grand cordon est haché par bribes. Pour nous servir d’un terme typographique, les armes des Montmorency sont en pâte. Eux-mêmes s’y retrouveraient difficilement. Involontairement l’incident de l’écu nous rappela un incident de famille; et le voici.
Possesseurs glorieux du plus beau nom de la noblesse européenne, les Montmorency ne se doutaient guère sous la restauration qu’il existait en Angleterre, au fond d’un canton pierreux de l’Irlande, une famille aussi antique, aussi illustre, aussi renommée que la leur. Ou cela est contestable, avaient à répondre les Montmorency en apprenant cette nouvelle, ou cette famille est la nôtre. C’était la leur, ce qu’ils ne contestèrent pas moins. L’étonnement valait avant tout un démenti. Il fut donné.
En 1828 parut un ouvrage intitulé: «Les Montmorency de France et les Montmorency d’Irlande, ou Précis historique des démarches faites, à l’occasion de la reprise du nom de ses ancêtres par la branche de Montmorency-Marisco-Morrès, par le chef de cette dernière maison, avec la généalogie complète et détaillée des Montmorency d’Irlande.» Si ce livre eût paru il y a deux cents ans, toutes les cours d’Europe eussent été attentives à la discussion qu’il eût fait naître. Les juges-d’armes d’Irlande, d’Écosse, d’Allemagne, de France et de Portugal, eussent couvert les routes de courriers. Les plus vieux arbres généalogiques auraient frémi dans leurs plus hautes feuilles. Le Monasticon se fût fermé de lui-même. D’Hozier en eût perdu le sommeil. Il n’y a pas d’exagération là-dedans; un homme qui serait venu dire à Louis XIV: «Je suis votre frère aîné, Bourbon autant que vous et Bourbon avant vous,» n’aurait été guère plus hardi que celui dont la prétention ne s’élevait pas à moins qu’à se proclamer Montmorency en face des Montmorency.
Cette prétention n’a pourtant soulevé aucune rumeur en Europe, ni même dans le faubourg Saint-Germain, auquel on révèle, peut-être pour la première fois, qu’un étranger de par-delà la Manche a demandé à faire ses preuves et les a faites, pour avoir le droit de porter en France le nom, le titre et les armes des Montmorency, aussi bien que s’il n’eût jamais cessé d’être gouverneur pour le roi de France en ses provinces, ou connétable.
Rien ne s’est passé plus paisiblement que le conflit de famille élevé au sujet de la requête de M. Marisco-Morrès, colonel, en 1814, au service de la France auprès de Louis XVIII. La petite poste a dérobé l’éclat de la contestation qui, du sac de cuir du facteur, est tombée dans les cartons des archives du royaume, d’où il m’a été permis de l’exhumer, grâce à la précieuse complaisance de notre grand historien, M. Michelet.
On ne saurait être plus loyal que M. Morrès lorsqu’il sollicite, pièces en mains, l’honneur de porter sans usurpation le nom des premiers barons chrétiens; on ne saurait être plus poli que MM. de Montmorency en refusant cette faveur à M. Morrès. De part et d’autre on sent la prudence la plus adroite à ne pas laisser pénétrer dans le public le bruit d’une dispute née un siècle trop tard. Les champions, en habit noir, en gants blancs, sans cuirasses, se défient à voix basse; ils ne s’appellent pas en champ clos, mais sur la lice parquetée du cabinet; enfin, ils ne s’en remettent pas au jugement de Dieu pour prononcer sur leurs différends, mais à celui d’un savant obscur, garde général des archives du royaume, à M. de La Rue, qui décide: «Qu’il lui est bien démontré que la maison de Morrès, alliée constamment aux premières familles d’Irlande et d’Angleterre, est une branche de l’illustre race des Montmorency.»
Tout est merveilleux de surprise dans ces deux races de Montmorency, qui, après huit cents ans de séparation, se trouvent face à face, n’ayant jamais soupçonné leur existence réciproque. Ce sont deux hémisphères; il faut que l’un découvre l’autre. Séparées par une invasion, celle des Normands en Angleterre, en 1066, une autre invasion les rapproche, celle des Anglais en France, en 1814. Pendant huit cents ans, une race s’illustre en-deçà, l’autre au-delà du détroit, sans se voir, et pourtant avec émulation, comme si elles rivalisaient pour un but caché qui doit un jour se découvrir. Même vaillance d’un côté que de l’autre. On ne sait dire qui frappe le plus fort, de l’épée à deux mains ou de la hache de fer de l’Irlandais. Les Montmorency français ont des tombes sur le couvercle desquelles ils dorment, couchés avec leurs cuirasses, leurs barbes sur leurs poitrines, leurs gantelets; les Montmorency irlandais ont aussi leurs chevaliers étendus sur des tombes. Ici le château des Montmorency français, là, au bord de la mer, le château des sauvages Montmorency d’Irlande.
Ayant acquis une fois le droit d’être Montmorency en France aussi bien qu’en Irlande, M. Marisco-Morrès aura-t-il prétendu, comme un Montmorency de ses aïeux, entrer en guerre avec les barons de Dammartin? Mais où sont les barons de Dammartin? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses aïeux, envoyé un cartel aux abbés de Saint-Denis en les menaçant de faire des châsses de leurs corps; menaces d’un véritable baron chrétien? Mais où sont les abbés de Saint-Denis? Aura-t-il été de quelque conspiration, comme un autre Montmorency de ses aïeux, contre l’autorité d’un autre Louis? Mais où sont les nobles qui conspirent? où sont les Richelieu qui auraient assez de cœur pour faucher à travers champ des têtes de nobles? Aura-t-il, comme un autre Montmorency de ses aïeux, voyagé en Terre-Sainte pour occire des Sarrasins? Les Sarrasins, où sont-ils? Ils ont un ambassadeur fort bien en cour de France. Aura-t-il à une autre bataille de Pavie, comme un autre Montmorency de ses aïeux, reçu, tout couvert de sang, son roi dans ses bras? Où sont les batailles de Pavie? Aura-t-il, comme ce même Montmorency son aïeul, commandé le feu contre les protestans à la porte Saint-Denis? Où sont les protestans qu’on persécute?
Me voilà fort embarrassé de savoir ce qu’on fait d’un nom noble lorsqu’il n’y a plus de barons, d’abbés, de Sarrasins, de protestans, et fort embarrassé surtout de savoir le parti qu’a tiré de celui de Montmorency M. Marisco-Morrès après l’avoir demandé avec la conscience si forte de son droit. Il est probable que M. de Marisco-Morrès signe aujourd’hui le nom de Montmorency, qu’au fond, chose singulière, il portait déjà; car Marisco et Morrès, qui signifient l’un et l’autre, en mauvaise langue celtique latinisée, pays marécageux, sont visiblement compris dans les trois dernières syllabes de Montmorency. Or Montmorency n’étant que la jonction du mot Mons avec Morrès ou Mariscis, Mons-Morrès, Mons-Mariscis, le prétendant irlandais ne se serait tant donné de mal que pour obtenir une syllabe de plus et un trait-d’union de moins; ce qui lui aurait été cruellement refusé par les Montmorency.
En sortant de la chambre dite de madame Claude, on pénètre dans l’ancienne galerie de tableaux où l’on admirait autrefois les trente vitraux coloriés en grisaille, qui représentaient l’histoire de Psyché, d’après Raphael. Après la révolution, ces vitraux furent transportés par M. Lenoir, conservateur des monumens français, au musée des Petits-Augustins et placés dans la salle du seizième siècle. Ce savant archéologue rapporte, dans sa description des Monumens de sculpture réunis au Musée des monumens français, qu’un vitrier d’Écouen, voulant nettoyer les vitraux de la galerie dont il est ici question, «les frotta avec du grès en poudre; il enleva par ce moyen toutes les demi-teintes et laissa de grandes parties de verre à nu.» En matière de barbarie, ceux qui brisent ne viennent qu’après ceux qui réparent. Vingt Attila sont moins à redouter qu’un vitrier.