Rappelons encore un épisode dans lequel se retrouve l’affection que madame Campan avait su établir entre ses élèves, et dont la source découlait de sa haute intelligence et de la perfection de son cœur.
A Écouen il régnait entre les pensionnaires de la Légion-d’Honneur une amitié universelle. Cette amitié était si vive et si pure qu’elle effaçait les inégalités de la naissance. Quoique ces jeunes filles fussent toutes des rameaux d’un arbre vénérable, toutes n’appartenaient pas à des familles d’une égale illustration militaire. Plus fortunée que la renommée des pères, l’amitié des enfans ne connaissait pas de différences. La fille du lieutenant appelait du doux nom de sœur la fille du général; l’héritière d’un maréchal de France avait pour confidente de ses ambitions d’étude l’orpheline du simple soldat tué à Wagram. Napoléon encourageait cette égalité. Quand il allait à Écouen, et il s’y rendait souvent, il saluait avec respect, sans distinction pour les grades plus ou moins élevés des parens, tous ces enfans dont il se disait le père.
Parmi ces jeunes élèves venues à Écouen de tous les climats, pour aller représenter plus tard la gloire de la France dans leur patrie, il en était trois dont l’attachement était si profond qu’on le citait comme un modèle, même dans une institution où, je l’ai dit, l’émulation n’atteignait jamais aux limites de l’envie, et où le succès des unes était le bonheur des autres. Et quels succès! Les prix annuels étaient proclamés par le grand-chancelier de France, et les couronnes de laurier étaient posées sur la tête des élèves par l’impératrice, la femme de Napoléon!
Ces trois élèves se nommaient: Marie, Clarisse et Hortense. Marie était la fille d’un pauvre sous-lieutenant, qui avait perdu la vue par suite d’un coup de feu dans les campagnes du Rhin; Clarisse était la fille d’un de ces généraux que la guerre avait enrichis, et auxquels Napoléon avait donné des principautés, en attendant mieux; et Hortense, la troisième amie, était encore d’une plus illustre naissance.
Je ne sais si les trois amies étaient les meilleures élèves de madame Campan, mais elles marchaient d’un pas si égal dans leurs études, qu’aux distributions des prix, on était toujours sûr d’entendre prononcer leurs trois noms à la suite par le grand-chancelier, et de les voir toutes trois se lever pour recevoir la même récompense.
Seulement, tandis que la foule des mères applaudissait, tandis que des mains de généraux couvertes de cicatrices saluaient Clarisse et Hortense, les filles de leurs camarades, il y avait dans un coin une mère qui n’applaudissait pas. Comment l’aurait-elle pu? Ses mains étaient sur ses yeux. C’était la mère de Marie, la femme du pauvre sous-lieutenant blessé d’un coup de feu pendant les campagnes du Rhin.
Des années s’écoulèrent, et l’intimité des trois jeunes pensionnaires ne s’affaiblit pas; mais elle fut soumise un jour à une rude épreuve, à une de ces épreuves dont la pensée remplit les yeux de larmes. Il fallut se séparer! De trois ne rester plus que deux! Qu’allait devenir celle qui partait? Que deviendraient les deux autres amies? Plus de plaisir aux récréations tant désirées, sous les tilleuls d’Écouen, le soir, quand le vent parlait de Paris, la grande ville, et se parfumait de l’odeur résineuse des bois de Chantilly. Il fut versé bien des larmes entre ces tourelles, derrière ces murs couverts de lierre et auprès de cette chapelle d’Écouen.
Celle des deux amies qui quittait les deux autres, c’était Marie; sa mère étant morte, le sous-lieutenant aveugle avait besoin de sa fille pour soutien et pour compagne.
Promettons-nous, dit Clarisse, la fille du général,—celle qui bientôt allait aussi quitter Écouen, mais pour paraître dans le monde le plus brillant,—jurons-nous, quoi qu’il nous arrive dans notre vie, de nous trouver dans dix ans, à dater d’aujourd’hui, à la grille des Tuileries.
—Oui, s’écria Hortense, je te le jure, Clarisse; je te le jure, Marie, dans dix ans, je serai à la grille des Tuileries. Y seras-tu, Marie?