Ce fut une horrible situation, un moment de délire, une douleur dont aucune mère n’a d’idée, les mères qui ont tant de douleurs, pour la pauvre et faible directrice de la maison d’Écouen, de voir tant d’enfans se pressant autour d’elle dans une vague épouvante, et lui demandant de les sauver; enfans dont elle répondait devant la nation, devant Dieu et devant leurs mères, ce qui est plus que Dieu; enfans qu’elle avait juré de rendre à leurs mères, blanches comme leur trousseau, vertueuses comme elle les avait reçues; enfans qu’elle chérissait par les soins qu’elle leur avait prodigués, par la gloire qu’elles avaient répandue sur sa longue carrière d’honneur, et par les caresses qu’elle leur donnait, le soir, quand elles étaient toutes alignées dans leur lit de lin, le matin, quand elles revenaient de la prière, le front blanc et pur de l’eau fraîche où elles s’étaient baignées.
Toutes pleuraient, et elle pleurait avec toutes. On alla dans la chapelle et l’on pria. Peu savaient le danger qu’elles couraient. Elles s’agenouillèrent dans la chapelle, dont les vitraux s’ébranlaient au bruit du canon. La mystérieuse terreur des sacrifices antiques planait sur cette scène. Les chants des pensionnaires s’arrêtaient de temps en temps pour laisser entendre la canonnade continue de l’artillerie dans la campagne. Toutes ces têtes gracieuses s’abaissaient alors; les yeux se fermaient; les mains se joignaient à d’autres mains; pendant une heure entière, cette oraison, cet adieu déchirant de l’innocence, monta vers le ciel sur les ardentes colonnes de la fumée des combats.
Puis, quand Dieu fut chargé de cette immense responsabilité, trop forte pour une pauvre mère, la directrice d’Écouen dit à toutes ces filles, dont les pères et les frères mouraient au même instant, de venir l’embrasser pour la dernière fois.
Et comme on entendait déjà le bruit des roues de fer de l’artillerie, criant sur les pavés de la grande route, elle et ses élèves montèrent sur la terrasse qui domine l’horizon. L’horizon marchait: un horizon d’hommes.
Là, madame Campan fit appeler les quatre soldats et le caporal que le général Hullin lui avait envoyés pour la défendre contre trois cent mille hommes, les trois pompiers et les deux gardes-chasse attachés au service de la maison; et jugeant, avec raison, que cette apparence de résistance, toute faible qu’elle fût, pouvait la compromettre auprès des ennemis, elle les congédia, pleine d’attendrissement pour le dernier dévouement dont ces braves gens voulaient se rendre dignes. Elle fut sourde à leur protestation de mourir en défendant l’établissement. Ils furent obligés de partir. Pas un homme ne resta. Seulement elle envoya par l’un d’eux, au général russe Saken, une lettre où elle mettait sous sa protection de vainqueur, d’homme et de chrétien, l’établissement d’Écouen et l’honneur de cinq ou six cents familles. Quel sort pouvait avoir cette lettre?
Aucun devoir ne restait plus à remplir.
Alors madame Campan, après avoir fait placer toutes ses pensionnaires sur la terrasse, en vue de l’ennemi, ordonna qu’on ouvrît toutes les portes, et alla se placer sur les marches de l’entrée, afin de mourir la première.
Jusqu’au soir de la grande bataille, les filles d’Écouen, dont les pères étaient morts ou mouraient dans les fossés de la route, attendirent.
A la nuit, quatre soldats russes firent retentir leur talon de fer sur les marches du perron; un frisson parcourut la maison.
Ils se présentèrent devant madame Campan.