Saken avait reçu la lettre.

L’un des quatre soldats russes était décoré de la Légion-d’Honneur.

Des exemples n’indiquent-ils pas la nécessité de mesurer l’opportunité des établissemens à l’esprit des temps? Saint-Cyr fut une admirable fondation sous la monarchie fortement catholique de Louis XIV. Une parfaite harmonie existait entre la loi des héritages qui dotait les aînées au préjudice des filles cadettes, et la loi religieuse qui offrait un asile, une éducation, ménageait un avenir à celles-ci. Par Saint-Cyr, j’entends et j’explique toutes les institutions monastiques. Admise dans l’état, la religion étayait par dévouement, endoctrinait par intérêt de corps, et s’appropriait, par excès du pouvoir qu’on lui avait abandonné, tout ce que la société laissait tomber de ses mains mal jointes. C’était peut-être un abus; mais un abus qui en surveille un autre, pour qu’il ne devienne pas plus grand, ne mérite pas absolument du mépris.

Saint Basile, saint François, saint Augustin, saint Dominique, apparurent comme des législateurs au sein d’un monde plein de confusion. N’étant pas rois, ils furent saints; à défaut de lois, ils publièrent des règles. Voilà leur sainteté! Ces grands hommes eurent l’intelligence sociale qui manquait aux souverains de l’époque pour gouverner. Regardez-y de près, et écartez un instant la lampe biblique qui élève deux rayons mystérieux au sommet de leur front. Ces sages découvrirent que les maux de l’homme étaient infinis, ainsi que ceux de la femme. Poussés par une idée religieuse, ils enfoncèrent leurs mains dans les ténèbres, et bâtirent à pierres perdues. Pour chaque infirmité ils créèrent un remède. La maladie aux mille faces hideuses eut ses mille hôpitaux: la pâle faim, qu’aucune industrie ne pouvait assouvir, trouva des tables abondamment servies dans des salles silencieuses: la virginité, et celle que voulait conserver le cœur, et celle qu’imposait la pauvreté; le veuvage, exposé à la pitié ou au libertinage, eurent, la virginité des cellules inviolables, le veuvage des occupations maternelles auprès des orphelins qui devenaient des filles et des fils par les liens de la charité. Les membres de la colonie humaine, brisés par la conquête étrangère, à la merci de l’épée et du bâton, se réunirent, se rapprochèrent à l’unité fécondante des monastères, palpitèrent, vécurent, furent la société.

Poursuivons l’histoire des pensées fondatrices.

Il y a un immense élan de générosité dans la pensée de Napoléon, lorsqu’il ouvre Écouen aux filles et aux nièces de ses compagnons d’armes. Pour la première fois, la reconnaissance de l’état se trouve de niveau avec le dévouement des sujets. L’état paie, par de l’honneur versé sur la famille, par de l’instruction à l’enfant, le sang qu’a prodigué au pays le chef de cette famille, le père de cet enfant. C’est presque faire aimer la blessure que de la soigner avec tant de religion; c’est avoir légitimé l’ambition du conquérant que d’avoir amené la nation à adopter les descendans de celui qu’on a mutilé pour conquérir.

Napoléon fit cela, et il savait bien pourquoi. Celui qui ne se trompait jamais, même en cessant d’être généreux, lorsqu’il l’était se comprenait sans doute.

Napoléon avait fait un camp de la France, mais un camp antique, à la manière des vieux guerriers romains. Tout s’abrite sous sa tente, soutenue par des lances: les mœurs, le commerce, les arts. Nos montagnes sont des remparts, nos fleuves des fossés, nos villes des casernes. La France s’appelle légion. Tout ce qui flotte est drapeau; tout ce qui tonne, canon; tout ce qui parle, proclamation; tout ce qui marche, soldat. Écouen sort du milieu de la poudre; Écouen est un beau pavillon de soie et d’or qui s’élève au bruit des fanfares. L’empire a son idéal, son Olympe militaire, beau à rêver dans les nuits étoilées du bivouac. Écouen se peuple, pour l’imagination des soldats de Marengo et de Friedland, de jeunes filles rêveuses, endormies sous des drapeaux, assises sur des affûts de canon, appuyant leurs mains blanches sur des épées d’or, ou debout, attachant à des uniformes déchirés par le sabre les étoiles d’honneur de la constellation impériale, dont Napoléon est le soleil. Quand le jeune soldat s’est bravement battu, quand il a reçu un coup de sabre au front, il espère la croix et une femme instruite par Écouen, dotée par le pays. La gloire se marie à la gloire; l’empire ne se mésallie pas. Le capitaine épouse la fille du colonel; l’orpheline d’un général accepte la main victorieuse d’un sous-lieutenant. C’est à faire de la France une famille martiale, un androgyne armé, une idée invincible.

Le temps manqua à l’œuvre; la France fut brisée à la poignée. Vous le savez.

Écouen cessa d’être le dépôt des demoiselles de la Légion-d’Honneur. Sous d’autres réglemens, et surtout dans un autre esprit, l’institution fut transférée à Saint-Denis, où elle est encore. Nous avons pris d’un peu haut ce que nous avons à dire sur cette institution à notre époque; disons-le.