Regardons autour de nous, et demandons-nous ensuite si l’établissement de la Légion-d’Honneur a la même signification aujourd’hui qu’autrefois; s’il n’est pas une reconnaissance nationale qui étonne par ses proportions, comparée aux services rendus; s’il n’est pas un prétexte pour donner la croix d’honneur aux pères qui, à défaut de gloire, ont le bonheur d’avoir des filles?
Nous serions disposés à fermer les yeux sur les raisons qu’a le gouvernement d’être généreux, ce qu’en aucun cas il n’est prudent de lui reprocher, si du moins il ne nous était démontré qu’il y a malheur réel pour les filles de la Légion-d’Honneur à recevoir l’éducation de ces sortes d’établissemens, au nombre de trois, nous pensons.
Le monde a-t-il, comme sous l’empire, une place pour elles, lorsque, toutes belles, délicatement élevées, dédaigneuses, avec quelque raison, de la bourgeoisie, elles sortent de cette institution militaire? La tradition d’estime qui les faisait accueillir en 1812, et leur préparait dix alliances pour une, s’est-elle conservée à travers une restauration plus dévote que militaire, et est-elle venue jusqu’à nous, société marchande et financière? Où est la foi vive qui, à l’extérieur, réponde à cette tradition? Napoléon est déjà césar; les idées qui lui ont survécu ont tort: le bronze les étouffe. La fille du capitaine comptera-t-elle sur la main du lieutenant? Où est le lieutenant? où est la grande armée? Et si ces colonies militaires sont tellement réduites, que sur vingt pensionnaires on en compte à peine deux vraiment filles de soldat, tandis que le reste appartient à des origines bourgeoises, n’est-il pas exact de publier que ces filles reçoivent une éducation menteuse, décevante, usurpée sur l’éducation des reines? J’en conviens, on danse à ravir aux divers établissemens de la Légion-d’Honneur; on y apprend à peindre avec goût; l’art de bien dire, de se bien tenir et celui de bien penser, je présume, y sont enseignés avec une incontestable supériorité. Je crois qu’on y excelle sur le piano et même sur la harpe. Il ne serait pas impossible que le blason y fût en honneur.
Où logerez-vous ces chefs-d’œuvre qui sortent de là avec 400 francs de dot? Avez-vous beaucoup de princes Louis Bonaparte pour faire des reines de Hollande de ces Hortenses du faubourg Saint-Martin? Quel petit marchand osera mesurer son actif avec l’immense avenir promis à ces demoiselles, dont la moindre prétention est peut-être d’avoir une harpe de 5,000 francs, sortie des ateliers harmonieux de Pleyel; un piano d’Érard, du même prix; un ameublement gothique de Chenavard, des bronzes de Thomire?—Savez-vous tenir les livres? Je le vois, il faut décidément des époux gradés aux pensionnaires de la Légion-d’Honneur, et, en conséquence, la guerre, et le vent n’y est pas; et la guerre perpétuelle: c’est encore plus difficile; et ensuite un Napoléon qui gagnât Austerlitz et Friedland. C’est trop cher, de pareilles dots.
Quel remède à ceci? Fermer l’établissement de la Légion-d’Honneur, comme la révolution ferma les couvens. Un chevalier de Malte n’est pas, de nos jours, une anomalie plus choquante qu’une demoiselle de la Légion-d’Honneur. Cependant finissez-en avec générosité: mariez toutes ces demoiselles.
Les contestations judiciaires qui se sont élevées relativement à l’exécution du testament du prince de Condé ont entraîné, entre autres résultats, l’annulation du legs d’Écouen, que ce prince destinait à un établissement où auraient été reçus les fils des émigrés vendéens. Par suite des changemens survenus dans la forme de l’état, ce legs a paru aux législateurs d’une réalisation impossible; et sans y avoir égard, le château d’Écouen est retourné au légataire universel, M. le duc d’Aumale.
Nous n’avons pas mission de conseiller les rois ni d’apprendre à leurs fils que la volonté des mourans est chose pénible à fouler aux pieds. Sans moraliser les trônes d’un ton si haut, ne pourrait-on demander si, parmi toutes les destinations qu’on essaiera, et cela sans succès, de donner au château d’Écouen, celle dont le prince de Condé avait eu l’idée ne mériterait pas d’être appréciée? Tout n’est pas à rejeter d’une inspiration généreuse. Si, des fils de Vendéens, il n’y avait à espérer que des hommes révoltés contre l’état, nul doute que l’institution projetée par M. le prince de Condé ne fût une insulte pour le pays. Le pays ne doit ni science ni lumières à qui tournera sa force contre lui. M. de Condé avait des sympathies plus raisonnables. Le legs d’Écouen était une récompense, une preuve de bon souvenir, donnée à des affections militaires nées autrefois dans les mauvais temps de l’exil, et non un encouragement à des principes que M. le prince de Condé savait bien ne pouvoir plus se perpétuer. Voici plutôt comment il comprenait le but et l’utilité du bienfait qu’il léguait aux enfans de ses compagnons d’armes. Sans altérer les traditions de royalisme des pères, il aspirait à rendre dans le cœur des enfans la foi monarchique plus pure, plus éclairée, plus nationale. A une génération d’hommes sauvages, rudes dans leur fidélité, poussant le dévouement jusqu’au crime, il voulait faire succéder des hommes forts par la parole, à une époque où elle est tout; égaux en lumières avec qui que ce fût, redoutables à la tribune, où les opinions triomphent, de nos jours, mieux qu’au fond des bocages, à la lueur des mousquets. Qui osera interpréter autrement, sans outrager la raison du testateur, le legs en faveur des enfans vendéens?
En admettant même que les espérances du prince de Condé n’eussent pas été aussi désintéressées, il y a au bout de tout enseignement mille destinées imprévues qui eussent trompé ses calculs. A qui est-il permis de s’assurer d’avance le bénéfice d’une éducation? Qui a jamais su sur quelle doctrine sociale se grefferait la science acquise? L’homme sème, Dieu fait croître. Des jupes noires de la scolastique est sorti le hideux matérialisme du dix-huitième siècle.
Ouvrez donc sans crainte Écouen, ses vastes salles d’études, ses cours solitaires, aux enfans des Vendéens. Une fois sous votre clef, vengez-vous, mais vengez-vous bien! Les pères ne savaient pas lire; que les enfans lisent, écrivent, calculent! Les pères brûlaient; que les enfans apprennent à bâtir! Ceux-là étaient incendiaires, ceux-ci seront architectes; les uns cultivaient à peine une terre aride, les autres connaîtront l’industrie qui féconde les marais, promène la charrue dans les plaines et répand du gazon sur les rochers! Les pères se cachaient dans les joncs; les fils se promèneront à travers les blés! Les pères n’obéissaient à aucune loi, les fils les respecteront toutes, parce qu’ils les comprendront et parce qu’ils les auront faites! Et par là vous aurez, sans subornation, étouffé les germes de la guerre civile, déplacé, du moins pour long-temps, son principal foyer, et, du même coup, accompli le vœu du prince de Condé!