MARQUISAT DE BRUNOY.

I

Ce village perdu entre deux ou trois forêts qui se disputent à qui l’enveloppera le mieux d’ombre, de fraîcheur et de silence, ces cent cinquante maisons dont il se compose, ces tuyaux de cheminée qui fument joyeusement au-dessus des peupliers pour annoncer au loin que la broche n’est pas un instrument inconnu dans l’endroit; ces belles oies bleues, noires, blanches, dodues et criardes, qui vous haranguent, les ailes déployées, à l’entrée de la pacifique localité; ces truies grasses comme des procureurs, errant en liberté et par escouade, à la manière des chiens de Constantinople; ces poules qui font la boule dans le sable, ces coqs qui chantent au premier étage, ces chats bien fourrés dans leur pelleterie soyeuse brossée par le bonheur, endormis au bord des toits de chaume; ces enfans qui semblent être nés il y a une heure après la pluie, sous un rayon de soleil; ces petits intérieurs rustiques où la table de chêne, le râtelier de roseau garni d’argenterie de plomb, le lit tiré à quatre épingles, révèlent de quoi se compose la félicité des locataires; ces habitans occupés à dépecer des moutons, à les hacher, à les embrocher, à les larder de lavande et de thym; ce bruit éternel de friture, cette vapeur de cuisine qui roussit l’air, ce pain passant par chaudes pannerées au front de toutes les portes; ces chaudrons de cuivre dont le fond étamé luit au soleil, qui, descendu sur un rayon, semble y manger l’enduit de confiture dont ils sont vernissés; ces vases de lait pour la crême, ces brocs de vin pour la matelote, ce château où le concierge ce n’est personne, et où le propriétaire c’est tout le monde, et où tout le monde entre en effet, et d’où chacun sort, qui avec un habit neuf, qui avec le ventre plein, qui avec une femme dotée, qui avec du vin jusqu’aux yeux, qui avec une chape d’or brodée; ces roses semées partout et en si grande quantité qu’il y en a pour quinze mille francs; ces jets d’eau qui au lieu d’eau lancent à cent pieds de la clairette de Limoux et enivrent les mouches au passage; ces tables dressées dans le château, chacune de cinquante couverts; ce seigneur de dix-huit ans, riche à quarante millions, pâle, l’œil vif, la physionomie spirituelle, tutoyant les palefreniers par qui il est tutoyé, s’asseyant sur le genou des nourrices, et faisant asseoir des enfans sur ses genoux: tout cela, ce n’est pas le pays de Cocagne, rêve de quelque poète affamé; c’est Brunoy tel qu’il fut un jour du dix-huitième siècle et à peu près depuis 1767 jusqu’en 1776, pendant neuf ans; Brunoy, village à cinq lieues de Paris, sur la petite rivière d’Hyère, entre le grand chemin de Brie-Comte-Robert et celui de Melun, à un quart de lieue de la forêt de Sénart.

Aucun enchantement n’avait présidé à la construction du château de Brunoy, cascade de toutes les prodigalités où s’abreuvait le bourg de ce nom, composé à peine de six cents habitans. L’enchanteur fut un financier.

Bâti par un garde du trésor royal nommé Brunet, il fut vendu à M. de Montmartel, l’un des quatre frères Pâris, munitionnaires généraux, devenus si riches de si pauvres qu’ils étaient auparavant, que l’aîné, Pâris de Montmartel, anobli récemment, prit dans l’acte de baptême de son fils aîné et unique le titre de comte de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de Brunoy, de Villers, de Fourcy, de Fontaine, de Château-Neuf, etc., conseiller d’état, garde du trésor royal.

Outre ses titres et ses châteaux, M. Pâris de Montmartel acquit aussi une femme, qui n’était autre que Mlle Marie-Armande de Béthune, fille de Louis, comte de Béthune, lieutenant-général des armées navales. Le fils d’un hôtelier des Alpes s’allia à la race des Sully.

De cette union naquit, l’an 1748, le célèbre marquis de Brunoy, l’homme qui peint le mieux l’agonie du dix-huitième siècle, figure triste, figure bouffonne, marquée au front de la fatalité et à la joue des taches de la débauche, un de ces hommes qui finissent à la fois un siècle, une race, un nom, une immense fortune.