Élevé avec les plus tendres soins sous les yeux d’une mère qui le trouvait assez beau pour ne pas lui tenir compte, en l’aimant, de l’extraction médiocre de son père, chéri de M. de Montmartel, son père, qui ne croyait pas de son côté être dispensé de lui donner une bonne éducation, parce qu’il était gentilhomme et qu’il serait un jour quarante fois millionnaire, le jeune comte de Brunoy reçut des leçons en tout genre des hommes les plus remarquables de l’époque. Il répondit moins par son aptitude que par une étonnante facilité de conception aux efforts de ses excellens parens sous la haute protection desquels il fut accueilli dans le monde et bien reçu d’abord à la cour. Le jeune marquis offrait le modèle de cette existence pleine de paresse et de belles manières qui nous semble fabuleuse après la révolution, qui la remplaça par de si rudes mœurs. Se lever à midi, passer du sommeil du lit au sommeil du bain, se rajeunir dans des détails de toilette, qui sont la plus ravissante futilité de la vie; livrer son corps assoupi aux mains délicates d’un perruquier qui vous enveloppe d’une atmosphère de poudre odorante, et fait à loisir de votre visage un beau pastel de La Tour; essayer de se mettre debout sur des tapis, gazons artificiels, où accourent sans bruit, mais avec empressement, quatre valets, les uns pour vous passer les bras dans les manches de votre habit du matin, les autres pour introduire votre pied dans la chaussure brodée, tandis que votre jabot se déploie sous vos doigts chargés de brillans; recevoir, dans le salon où le déjeuner vous attend, des amis riches en projets de parties pour la journée; effeuiller tous les événemens de la veille, sans s’intéresser à aucun; ou bien discuter gravement pour savoir qui a tort de Mme Dubarry, qui veut marier le danseur d’Auberval avec Mlle Arnould, ou du danseur d’Auberval qui a refusé par rapport aux mœurs; aller de là à Saint-Sulpice pour entendre les nouvelles orgues, puis rentrer pour changer d’habit, et paraître décemment au Palais-Royal, où M. le duc de Chartres préside à des embellissemens extraordinaires, tel qu’un éclairage à l’huile composé de cent cinquante lanternes; se rendre au dîner de M. le prince de Marsan, qui rappelle, par ses fêtes et ses comédies où ne jouent que des personnes de qualité, les fameuses réceptions de M. le comte de Clermont; se retirer au petit jour, et trouver sur sa table une invitation pour être de la chasse du roi à Compiègne le lendemain; avoir vu tous ses désirs accomplis, toutes ses joies satisfaites dans les heures ni trop courtes ni trop longues de la journée; avoir eu de l’esprit envers tous, de l’adresse au manége, de la grâce auprès des femmes: tel était le résumé d’occupations qui pouvaient dresser, à quelques variations près, à cette époque, un jeune marquis de vingt ans, qui n’était pas escroc comme le Chevalier à la mode de Dancourt, ni empoisonneur de femmes comme le marquis de Sade.
Le marquis de Brunoy parut à la cour avec un luxe dont peu auraient soutenu la rivalité, surtout à une époque qui se ressentait encore vivement de la banqueroute de Law. Rien ne lui coûta, ni des équipages admirés de tout Paris, ni un ameublement dont il fallait se hâter de louer le goût exquis, car il en changeait à chaque saison, ni une existence enfin où tous les plaisirs délicats étaient admis, sans mélange d’excès, si ce n’est celui d’une prodigalité bien pardonnable à un jeune homme, héritier présomptif de quarante millions. Quand son nom vient à se montrer plus tard dans les Mémoires secrets, ce n’est que pour y réclamer une publicité de folie, et non d’immoralité. Le caractère de ses dissipations est alors aussi étonnant que sa fortune, s’il n’en justifie pas l’abus.
Les cours les plus populaires, les plus corrompues, comme celle de Louis XV, sont des pays ténébreux où, avec la plus cynique liberté de manières, on en revient toujours, à des heures données, à se demander compte des qualités de naissance d’un homme. Si les titres humectés par le vin tombaient au fond du tonneau, sous le règne bachique de Louis XV, on les retrouvait au fond du tonneau quand le vin était bu. Lorsque le sang-froid était revenu, on eût rougi d’être tombé sous la table avec un homme de rien ou de peu. Quelque philosophe qu’on fût, on voulait savoir avec qui l’on s’encanaillait: c’était bien le moins.
Ce fut un prétexte admirablement trouvé pour blesser la fierté du jeune marquis de Brunoy, que la précocité de sa noblesse de finance. Les haines se résolvent en poison invisible là où les épées d’acier ne sont jamais tirées peur une injure, car on n’injurie pas à la cour. On fait estropier votre nom par le domestique qui annonce; on rit alors de l’antiquité d’une race dont un valet ne peut épeler les premières syllabes inconnues. Quelques-uns prennent votre défense, dont on leur sait bon gré, par une charité polie; autre moyen d’assassiner. Vous rougissez, on rit; vous êtes ridicule, vous êtes mort.
Nul n’a jamais su quel affront de ce genre reçut le jeune marquis de Brunoy, mais tout-à-coup, dans l’intervalle d’une nuit à l’autre, il changea sa vie, ses mœurs, ses goûts, son caractère; il comprit, s’il avait été offensé, qu’on ne tuait pas en duel une opinion représentée par des milliers d’hommes; il renonça à la vengeance du sang; il se démontra sans doute aussi qu’il ne fallait pas chercher à prouver qu’un gentilhomme de cinquante ans est tout aussi noble qu’un gentilhomme de mille ans de généalogie. Qui aurait décidé la question? le peuple? il se proposait de trancher la difficulté, dans vingt ans, en pleine place de Grève. Il eût bien voulu, sans doute, se cacher au fond de ses mines d’or, et de là mépriser qui l’avait méprisé; mais il était trop tard. Le marquis avait recherché les gens de qualité avec l’avidité d’un parvenu, il s’était frotté à eux pour se parfumer de naissance; son dédain sans noblesse eût été de la rancune et non de la fierté. Comme elle était jeune, hautaine, et primitivement du peuple au fond, son ame dut rugir dans sa poitrine.
Il sauta sur une idée étrange; rentré chez lui, la honte dans le cœur, il foule son chapeau, déchire ses gants, maudit la cour, lance son épée à travers une glace; il sonne, ses ordres sont donnés; on vendra son mobilier dans la journée, à vil prix, comme on pourra; il faut s’en débarrasser au plus vite; tableaux, tapis, glaces à qui les veut; ce qu’on n’a pas le temps de donner, on le brise; plus de train de maison à Paris; relations rompues sur-le-champ, fêtes contremandées; on renvoie les invitations qu’on a reçues, on retire celles qu’on a envoyées; l’hôtel est en vente, les équipages de ville sont vendus.
Qu’est devenu le marquis de Brunoy? se demande-t-on dans les salons qui n’avaient pas encore la ressource des chambres politiques, qui avaient à peine la hausse et la baisse de la bourse pour occuper les esprits. On le cherche à Paris, à Versailles, aux petits soupers, à l’Opéra, au sermon; de nulle part il n’en vient des nouvelles. Au bout de trois jours il ne fut plus question du marquis de Brunoy.
II
Si parmi ces maçons déguenillés qui broient du plâtre, ces menuisiers qui équarrissent des poutres au soleil, ces hommes couverts de sueur qui tracent une enceinte grande à contenir une ville, vous apercevez un ouvrier infatigable, changeant de fonction à chaque instant, plus mal vêtu que les uns, plus familier que les autres, plus hardi buveur que tous, vous avez retrouvé le jeune marquis de Brunoy, conseiller secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.
Il exhausse d’un étage le château de son père, celui qui avait suffi à l’orgueil de deux financiers, à M. Brunet, à M. Pâris de Montmartel. Il le veut plus spacieux, il le veut royal; il bâtit des communs presque aussi vastes que ceux de Versailles, dessine des cours d’honneur où pourraient tourner les équipages du roi; peut-être compte-t-il sur l’honneur d’une visite du roi!—Cela n’est pas sans exemple: Louis XIV parut bien à la fête du financier Samuel Bernard.—S’il ne peut rien changer à la primitive construction du château, il le flanque du moins de logemens sans fin. C’est un Versailles en tas. Une fois le château enflé de bâtimens, il songe au jardin, au parc, aux eaux, aux cascades. Si l’eau est trop loin, si la rivière coule à cent pas au-dessous, il prend la rivière par le coude, la violente, et l’amène entre son château et sa cascade. Lui eût-on dit: Monseigneur, il nous faut l’Océan; il eût répondu: Allez le chercher, voilà de l’or. Les travaux ne ralentissent pas; ils ne sont suspendus qu’à midi, heure à laquelle le marquis mange la soupe aux choux avec ses ouvriers. Ensuite viennent de Paris et par caravanes des chariots pleins de meubles, de tapisseries, de glaces, et d’ouvriers perchés sur ces meubles. A ceux qui leur demandent en les voyant passer dans les allées de la forêt de Sénart: «Bonnes gens, pour qui ces belles choses?» ils répondent: Pour M. le marquis de Brunoy.