Et les vassaux se laissaient faire, éprouvant la sensation glorieuse, mais bien moins prévue, dont jouit Sancho lorsque après des années de traverses il fut nommé au gouvernement de Barataria. Ils se laissaient faire, croyant qu’on n’en usait pas autrement pour créer des marquis.
—Maintenant, mes amis, leur dit le marquis de Brunoy, il nous reste encore à nous promener à travers le pays, afin qu’on sache désormais qui vous êtes.
Je veux qu’on vous respecte comme moi-même.
Traînées par six chevaux, huit voitures s’élancèrent dans Brunoy, tournant, montant, descendant dans des rues étroites où trois ânes de front qui vont au marché sont mal à l’aise. Les bourses poudrées des marquis, leurs perruques qui les faisaient ressembler à des caniches de la grande espèce, leurs beaux jabots se détachant en blanc sur leurs figures ponceau, leurs étoffes à ramages et leurs manchettes à point d’Angleterre, folâtraient aux portières.
Les femmes du pays n’en revenaient pas.
—Notre père qu’est marquis!
—Gros Louis qu’est aussi marquis!
Et les enfans, qui croyaient que c’étaient les voitures du roi, saluaient le serrurier, le charron, l’engraisseur de volailles, le maréchal ferrant, le tonnelier, leurs pères ou leurs oncles, en criant: Vive le roi!
Ainsi, en un seul jour, le marquis de Brunoy anoblit tout le bourg.
Le lendemain, chacun n’en reprit pas moins sa fonction accoutumée: le marquis étrilla les chevaux, le marquis battit en grange, le marquis engraissa la volaille.