Les menues aberrations de cette vie dévouée par calcul à une singularité de vengeance sont infinies dans leurs formes; elles sont semblables aux globules de mercure enfermés dans un tube de verre: réunies, elles marquent les degrés de ce caractère d’exception; mais, éparses, il est difficile de les fixer en corps de récit. Malheureusement, que nous sachions, le marquis de Brunoy, qui avait tant de choses, n’avait pas d’historiographe; ou, s’il en avait un, ce ne pouvait être que quelque palefrenier élevé à cet emploi. Non que les faits manquent à l’enchaînement de cette histoire; ils sont, au contraire, si nombreux, si pressés, qu’on ne sait comment les aligner pour les voir tous; c’est une immense vie démolie comme le château qui en a été témoin; on bâtirait Bicêtre, local et locataires, avec les débris.

Nous avons montré les paysans, les laquais, les cuisiniers, les gardes-chasses, disposant du château à leur gré, éventrant la garenne, saignant la cave, se donnant du marquis en se renvoyant des bouffées de vin au visage. C’était l’âge d’or de ceux qui n’avaient même jamais vu d’or.

Et qu’on n’imagine pas que cette confusion fût le résultat, chez le marquis de Brunoy, d’un renversement perpétuel d’idées. Il voulait que cela fût ainsi et non autrement. Sa législation domestique avait été méditée avant de recevoir une exécution inflexible dans son application. Jamais homme ne fut plus conséquent avec ses principes. On va le voir.

Le concierge d’un de ses châteaux et ses deux filles ayant refusé de s’asseoir à sa table, par respect, disaient-ils, pour M. le marquis, leur maître, celui-ci les chassa, prétendant, avec quelque raison, dans sa tyrannie, que l’aristocratie des concierges est intolérable quand celle des marquis n’existe plus. «Je bois avec mon suisse, mon concierge peut manger avec moi.»

L’air du matin ayant un jour aiguisé son appétit, il descendit dans la cour, où il ne trouva que son cocher, occupé à soigner les chevaux.—J’ai envie de crème, mon ami, lui dit-il; allez m’en chercher, je vous prie.—Aller chercher de la crème n’est pas dans mes fonctions, répliqua le cocher; une servante ira.—Quelle est donc votre fonction ici, mon ami?—De soigner vos chevaux, de les atteler et de les conduire.—Fort bien. Attelez donc six chevaux à ma voiture, faites-y monter une servante, et qu’elle me rapporte de la crème. Tous les matins, mon ami, sans sortir de vos fonctions, vous vous acquitterez du même devoir.

Depuis ce jour les servantes allèrent chercher de la crème pour M. le marquis de Brunoy dans une voiture à six chevaux.

Une autre fois, jouant aux quilles avec un domestique, il perdit la partie, et fut obligé, par convention réglée en présence de témoins, de lui baiser le pied en tenant un verre de vin à la main.

Il était d’une politesse raffinée pour ses amis les paysans. Il les visitait à chaque bonne fête; il déposait sa carte chez eux quand ils étaient malades. Le linceul, la layette, la corbeille de mariée, se faisaient aux frais du château. La femme d’un bourrelier étant morte, toute la maison du marquis prit le deuil. Il y eut catafalque, tenture de ras de Saint-Cyr dans la nef, de ras de Saint-Maur dans le chœur, épitaphe en cuivre, tombe, trente mille livres de dépense. Huit cloches sonnèrent pendant trois jours; les villages des environs répondirent à cette sonnerie lugubre. Le monde était veuf de la femme d’un bourrelier!

Colossal dans la douleur, il était monstrueux d’excès dans la joie de ses vassaux. Maréchal et Séné, l’un secrétaire du marquis et fils du bourrelier dont la femme avait été si pompeusement enterrée, l’autre paveur de son état, avaient toute la confiance de M. de Brunoy. Leurs sœurs s’étant mariées, on se régala pendant huit jours au château; quatre arpens de terrain furent couverts de tables; trente-cinq pièces de vin furent bues. Chaque mariée eut pour dot vingt mille livres et un trousseau du même prix. Le chemin par où elles passèrent pour se rendre à l’église fut orné de guirlandes et sablé de sable fin.

A la même époque, le marquis fonda, dans une salle particulière du château, sous la surveillance d’un médecin, une vaste infirmerie pour les pauvres gens de la campagne. Le bienfait était à peu près illusoire. Brunoy ni ses environs n’avaient de pauvres, par conséquent de malades. Une seule épidémie désolait le pays, l’indigestion.