Il ne doit plus rester aucun doute dans l’esprit du lecteur; le marquis de Brunoy était un fou volontaire, méditant ses plans d’extravagance comme un autre arrange des projets de sagesse; se faisant aimer du peuple de tout le mépris qu’il s’attirait de la noblesse, qui le regardait agir maintenant avec une effrayante curiosité. Sa renommée avait gagné du terrain petit à petit; il faisait les délices de l’impératrice Catherine, qu’on tenait soigneusement au courant des folies de Brunoy. L’Europe gentilhomme avait les yeux sur le marquis. Il en acquit une audace de résolution sans exemple.

Rebelle aux remontrances sévères de sa famille, il ne voulut jamais écouter avec quelque faveur que les conseils de son oncle, le marquis de Béthune, homme adroit, esprit sage, qui crut trouver dans l’extrême jeunesse de son neveu, à peine âgé de dix-neuf ans, la cause de ses déplorables déréglemens. Il imagina qu’en imposant au marquis des charges de famille, qu’en le liant par la responsabilité d’une compagne choisie parmi les plus nobles et les plus belles filles de la vieille noblesse, il le ramènerait à une vie d’ordre et d’honneur.

M. de Béthune proposa à son neveu de le marier. Celui-ci eut l’air d’accueillir avec condescendance le projet de son oncle; il consentit, article par article, à tous les sacrifices qu’on exigea de lui: à rompre avec les paysans, à congédier ses ridicules domestiques, à reparaître à la cour, à borner ses dépenses, à vivre à Paris. C’était un enchantement. Chaque concession obtenue arrachait des larmes de joie à madame de Montmartel, sa mère. Enfin, quand le marquis de Béthune crut avoir remporté la victoire la plus complète sur les répugnances de son neveu, il osa lui dire avec beaucoup de ménagement: Et vous vendrez aussi votre château de Brunoy; que feriez-vous de cette ruineuse propriété? N’avez-vous pas votre charmant pâté de Bercy? votre belle terre de Villers en Normandie? C’est convenu, n’est-ce pas, et je vais l’écrire à votre excellente mère; nous vendrons Brunoy.

—Et à qui le vendrons-nous, mon oncle? car il ne faut pas une fortune ordinaire pour l’acheter.

—Ne vous mettez pas en peine.

—Voyez-vous, je serais désolé, mon oncle, de voir passer mon marquisat à quelqu’un qui n’aurait pas pour mes paysans les mêmes soins que moi. Ce sont des enfans et des frères que j’abandonne.

—Encore une fois, n’ayez pas ce chagrin. Un mot vous rassurera. Le comte de Provence est celui qui acquerrera, à tel prix que vous exigerez, votre marquisat de Brunoy.

Le marquis regarda fixement son oncle.

—C’est dit! mon oncle. Je me marierai quand il vous plaira.

M. de Béthune sauta au cou de son neveu.