16º Une rente de huit cents livres à Josep Schneider, mon troisième valet de chambre; une autre à Philippe Delafaye, mon chef d’office; une autre de pareille somme à Louis Lemasle, jardinier-fleuriste.

17º Rente viagère de six mille livres à Denis Lacroix, ancien cocher de mon père, etc., etc.

Puis, légataires et donateur ronflèrent jusqu’au jour l’un sur l’autre. On aurait transporté le village de Brunoy tout entier aux grandes Indes, que pas un habitant n’aurait senti la secousse, tant la douleur était profonde.

V

Le 8 juin 1767, leurs majestés signèrent le contrat de mariage de M. Armand-Louis-Joseph Pâris de Montmartel, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, avec mademoiselle Émilie de Pérusse d’Escars. La plus grande fortune et le plus beau nom de France se donnèrent la main sous les voûtes de Notre-Dame.

Tout Paris courut à ce mariage, qui remplit la cour et la ville d’étonnement. On crut le marquis sauvé de lui-même en voyant la jeune fille qui se dévouait à lui, si belle, si noble, si pleine de soumission à la volonté de ses parens. Ce n’était point un mariage d’inclination, on ne le supposait pas; mais comment l’amour ne devait-il pas infailliblement naître entre quinze ans d’un côté et vingt ans de l’autre; entre un nom couvert de rouille et un nom étincelant de diamans, unis par la main du roi de France; entre tout ce que les temps passés ont de saint, de fier, posé en aigrette sur le front de cette jeune fille; entre tout ce que l’époque a de pompeux, de riche en félicités positives, palais, chevaux, domestiques, apporté en dot par ce jeune homme, ce jeune homme qui n’a pas d’armure d’aïeux, il est vrai, mais qui remplirait d’or, pendant plusieurs jours, la plus vieille et la plus creuse des armures?

Le marquis fut exquis pendant la cérémonie; il présenta la mariée à l’autel avec une décence parfaite, édifiant par sa bonne tenue ses parens et ceux de sa femme; répondant aux complimens d’usage d’un ton aussi délicat que s’il n’eût jamais quitté la cour. On eût dit qu’il revenait de celle de Charles III d’Espagne. Cette fidélité à l’étiquette lui rallia, à une époque où elle était la seule vertu visible que la monarchie eût conservée depuis le grand roi, l’estime des meilleures maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses rameaux épais sa jeune tige nobiliaire, qui n’aurait plus à souffrir du souffle dévorant de l’opinion. Quand la famille d’Escars l’acceptait à la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la présomption à ne pas le tenir pour un bon gentilhomme du royaume. Ce nom d’Escars était si beau qu’il fut toute la dot de la mariée, en faveur de laquelle le marquis de Brunoy s’engagea à payer, outre une pension annuelle de 60 mille livres, une autre pension pour son entretien, un gain de survie de 300 mille livres, et jusqu’à concurrence de 500 mille livres de toilette, argenterie et bijoux; enfin un douaire de 15 mille livres et 5 mille livres d’habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis. Excessif en tout, il offrit à la future des diamans et des habits pour 700 mille livres. Il n’y eut plus de termes assez flatteurs pour le louer. Il fut présenté à la cour par sa belle-mère, madame la marquise d’Escars, née Fitz-James. Impossible d’aller au-delà de ce faste, de ces honneurs, de ces distinctions. Si le marquis de Béthune eût conquis la toison-d’or, il n’eût pas été plus radieux. Son neveu devait être l’exemple de tous les neveux à venir, lui le modèle de tous les oncles.

Le mariage du marquis n’eut qu’un jour; il n’eut pas de nuit.

A peine sa femme appuyait sa tête tremblante sur le pudique oreiller, que le marquis était déjà sur la route de Brunoy, impatient d’arriver à son château, où l’on était loin de l’attendre.

Il arrive, il entre, il appelle ses gens, fait sonner les cloches de l’église, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n’ont que deux suppositions à faire: ou c’est l’incendie qui brûle les moissons des environs, ou c’est M. le marquis de Brunoy annonçant son retour au château.