C’était M. le marquis de Brunoy.
Entouré des habitans de Brunoy éveillés en pleine nuit, le marquis, encore en habits de noces, ressemblait à un chef de pirates qui rentre au port pour partager avec les siens la riche capture qu’il a faite. Le coup avait eu lieu; il avait réussi au-delà de toute espérance. On revenait vainqueur. La dépouille c’était, pour le marquis, son mariage avec mademoiselle Émilie de Pérusse d’Escars. Rie avec lui qui voudra, que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes un morceau d’un si beau nom! d’un si grave événement! il rit avec eux; il les encourage même, car ils ont besoin de toute la raillerie de leur maître pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux; le mariage! Mais riez donc des Escars où je viens d’entrer! semble-t-il dire; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet! Ils ont de vieux aïeux, vieux comme les pierres, des arbres généalogiques qui couvriraient toute la forêt de Sénart, des écussons pleins d’un grimoire à faire tomber les yeux d’un sorcier: ils ont des prétentions à la couronne de France: que sais-je? Eh bien! ils m’ont donné tout cela, à moi petit-fils d’un hôtelier, à moi fils d’un financier anobli pour ses écus, à moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances, mais votre égal, qui prend le nom, pour ne plus le quitter, de Nicolas Tuyau. Criez avec moi: Vive Nicolas Tuyau!
Après ce noble épanchement de part et d’autre, Séné le paveur, Thorel le menuisier, Chalandre, maître charron, Maréchal, le fils du bourrelier, et un abbé Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que pendant son absence il était venu des officiers et des intendans de la maison du comte de Provence pour dresser l’inventaire du château, de son mobilier, du parc et des jardins. Ils avaient procédé avec les formes qu’on emploie lorsqu’on poursuit une vente par autorité de justice. Tout Brunoy avait pensé que M. le marquis avait consenti à cette vente par suite de son mariage; c’était une bien vive douleur pour le pays.
Déjà! murmura tout bas le marquis sans s’arrêter aux regrets de ses gens; j’étais à peine à Paris qu’on songeait à me dépouiller! M. le comte de Provence est donc bien amoureux de ma propriété! c’est trop juste, je l’aurais faite belle pour lui; je l’ai plantée, embellie, accrue, pour ménager à M. le comte du repos et de l’ombre; j’ai été le maçon de son altesse; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous croyez cela, cher oncle? Ah! vous me faisiez épouser une d’Escars, et vous vendiez Brunoy à la cour! Brunoy est à mes paysans; j’ai la femme, et vous n’aurez pas le château; marquis! le fou vous a joué.
Cependant le marquis de Brunoy, qui n’ignorait pas la puissance de la cour, et combien il serait aisé au comte de Provence, pour peu qu’il en eût l’intention arrêtée, de devenir possesseur du château, envisagea sérieusement, derrière son masque bouffon, le difficile de sa position; il retint auprès de lui l’abbé Bonnet, l’un de ses conseillers intimes.
—Bonnet, lui dit-il.
—Monsieur le marquis.
—Pas de marquis: Nicolas Tuyau.
—Soit.
—Il y a une église à Brunoy.