—Sortez! dit-il ensuite aux trois Saxons. Je vous condamne à boire de l’eau pendant trois mois.

C’est aussi au château de Petit-Bourg que se conclurent plusieurs actes de haute politique dont le souvenir ne se perdra jamais. Là, le général en chef des troupes coalisées contre la France, le prince de Schwartzenberg, traita avec le duc de Vicence et le prince de la Moskowa des deux abdications de Napoléon. On n’apprendra à personne que la première de ces deux abdications fut rejetée par le gouvernement provisoire, à cause de l’article additionnel où l’empereur disait ne résigner le pouvoir qu’en le déléguant à son fils, et que la seconde fut enfin acceptée en ces termes par Napoléon: «Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à l’intérêt de la France.» On sait qu’avant même ce moment de déchéance difficile, impossible à éluder, quoi qu’on en ait dit, Napoléon avait vu s'éloigner de lui la plupart de ses plus pompeux compagnons d’armes. Le soleil impérial s'éteignait; il s'était éteint. De Fontainebleau à Paris, la longue chaussée était couverte d'équipages fugitifs, qui se hâtaient de gagner au galop les riches hôtels du Roule et de la Chaussée-d’Antin. La victoire brûlait de rentrer dans ses meubles, d’accrocher le glaive sous les couronnes, de jouir du repos enfin. On a beaucoup trop blâmé la conduite des généraux de l’empereur, à cette époque de démembrement définitif. Leur rôle était fini comme celui de Napoléon; seulement Napoléon ne voulut pas comprendre cette poignante vérité, lui qui, à la rigueur, ne disputait avec tant d’acharnement le terrain incendié devant et derrière lui que pour reprendre ce qu’il avait conquis; position exactement semblable à celle de ses capitaines. Sans être vieux, ils avaient vieilli; ils étaient blessés; tous étaient mariés; beaucoup d’entre eux avaient des enfans à élever. Après tout, l’heure était venue pour eux, comme elle vient pour les hommes d’obscure condition, de jouir des fruits de la peine prise dans la jeunesse. On a dit que, Napoléon les ayant créés ducs, princes, maréchaux, ils ne voulaient plus du jeu de la guerre. Le motif nous paraît plus que suffisant. N’est-il pas parfaitement fondé en raison? Pourquoi objecter que c'était peu patriotique? Est-ce que Napoléon était rigoureusement encore la patrie en 1814?

Cet événement historique de l’abdication de Napoléon, convenue au château de Petit-Bourg, se relie à un autre fait sur lequel la génération prochaine aura peut-être à revenir et à se prononcer. Nous voulons parler de la défection du sixième corps, commandé par le duc de Raguse. C’est de Petit-Bourg à la rue Saint-Florentin que la mémorable dépêche fut transmise par le prince de Schwartzenberg. On connaît le résultat foudroyant qu’elle eut au milieu du conseil des princes coalisés, qui avaient hésité jusque là s’ils accepteraient ou repousseraient l’abdication de Napoléon en faveur de son fils. L’opinion monarchique, par l’organe d’un de ses bons écrivains, M. F.-P. Lubis, présente à vingt-cinq ans de distance ce grand événement de la défection du duc de Raguse, dans les termes que nous lui empruntons, Histoire de la Restauration, pages 214 et 215, 1er volume: «Le roi de Prusse se prononça contre la régence. L’empereur de Russie hésitait toujours. Il n’y eut qu’une voix pour renverser Napoléon. L’avis fut même ouvert de marcher sur Fontainebleau, de lui livrer une dernière bataille, et de faire les plus grands efforts pour s’emparer de sa personne. Le désir d'éviter une nouvelle effusion de sang empêcha de prendre ce parti. Le conseil se sépara, au surplus, sans rien conclure, Alexandre ayant remis au lendemain pour se décider.

»Peu d’instans après, cependant, les commissaires de Napoléon trouvèrent le czar dans des dispositions bien différentes de celles dont ils avaient conçu un si favorable augure. La conférence languissait sans qu’il eût fait connaître sa décision, lorsqu’un aide de camp vint lui remettre une dépêche, en ajoutant quelques mots en langue russe, qui furent compris du duc de Vicence. «Mauvaise nouvelle!» dit celui-ci d’une voix concentrée aux maréchaux, étonnés de sa soudaine pâleur.

«Messieurs, reprit Alexandre après avoir lu, je résistais avec peine à vos instances, voulant donner une marque de mon estime particulière à l’armée française, que vous représentiez. Mais cette armée, dont vous faites valoir le vœu unanime, se met en opposition avec vous. Sa volonté, en effet, la connaissez-vous bien? Savez-vous ce qui se passe au camp? Savez-vous que le corps de M. le duc de Raguse s’est rangé tout entier de notre côté?»

»Les plénipotentiaires s'écrièrent que cela était impossible. «Lisez,» repartit Alexandre en mettant sous leurs yeux la dépêche signée de la main du prince de Schwartzenberg. Ils regardèrent d’un air interdit le duc de Raguse: le maréchal était au désespoir.

»Ainsi fut perdue la cause de la régence.»

Sans regretter les jours à jamais éteints de puissance seigneuriale, plus chers à l’imagination qu’au cœur de la génération vivante, il faut leur rendre la part de justice qu’ils méritent. Remplacera-t-on au sein de la population des campagnes, condamnée à être long-temps encore nécessiteuse, malgré tous les essais de la politique, l’ascendant généreux des riches familles titrées? Je sais que leur générosité n'était pas gratuite, et qu’il n'était pas toujours difficile aux seigneurs d'être magnifiques une fois l’an, quand ils grossissaient leurs revenus d’une foule d’impôts vexatoires. Mais l'état n’est-il pas aussi de nos jours un seigneur exigeant? Et n’est-ce pas la dîme, n’est-ce pas la corvée sous d’autres noms moins flétrissans, que l’octroi, les portes et fenêtres, le personnel, la garde nationale et la conscription? On dit qu’au bon plaisir du maître a succédé l'égalité devant la loi. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette égalité et cette loi. Enfin, serait-il vrai, et je pourrais l’admettre, que la commune eût détrôné avec avantage pour les masses l’antique féodalité, la commune n’en demeurerait pas moins un être froidement de raison, opérant le bien sans chaleur, sans enthousiasme, et surtout sans amour. La commune a-t-elle une figure, une voix? Qui la connaît? Qui l’aime? Soyez réduit à la misère, la commune est une maison lugubre où l’on vous donne un morceau de carton que vous échangez contre un pain; soyez malade, la commune, sous les traits d’une autre maison, vous jette une carte qui vaut un lit de fer dans un hôpital; mourez sans laisser cent sous pour le fossoyeur, la commune délivre à votre frère ou à votre ami un autre morceau de carton avec lequel il a la faveur de vous couvrir d’un peu de terre sans frais. Ceci est à peu près toute la commune. Il n’y a rien à reprendre à son humanité; mais qu’elle est triste et glacée! Qu’est-ce qu’une générosité inaccessible à la reconnaissance? N’aimez-vous pas mieux, dans un autre ordre d’organisation sociale, ce seigneur matinal qui frappe à chaque chaumière, se fait ouvrir, entre, invite chacun à lui dire son désir ou sa plainte? Si ce n’est lui, sa femme ou sa fille parcourent le bourg au milieu de la nuit, pendant l’hiver, et voient à travers les fentes de la porte le lit sans couverture, ou le foyer sans feu. Pourquoi avoir constamment oublié l’immense contre-poids que faisaient les femmes à la dureté, à la violence, au despotisme de quelques seigneurs? Et la considération est grave à peser. Quand chaque village avait pour patronne terrestre une femme attentive et humaine, il restait peu de place en France pour l’absolue misère. Eh bien! voilà les visages adorés, les mains connues et cherchées dans l’ombre, voilà la reconnaissance dont nous parlions. Baisez donc la main à la commune: grande cause de pitié et d’amélioration retranchée du trésor moral de la nation. Entre le bien qui émane de la commune et celui que faisaient autrefois les habitans des châteaux, il y a à observer la même différence qu’entre l'œuvre produite par une mécanique et l'œuvre conçue, exécutée par la main de l’homme. La première est exacte, nette, irréprochable; mais elle est sans vie; la seconde ne vient pas toujours à point, elle pèche par de grands défauts, des oublis et des incertitudes, mais le sang et la pensée y ont mis du leur. La commune est l’imprimerie du bienfait, et la libre indépendance de bien faire qu’elle a remplacée en était l’autographe.

Si le propriétaire actuel de Petit-Bourg n’a heureusement à revendiquer aucun des privilèges de ses prédécesseurs, et il est trop de son siècle pour s’en plaindre, il n’a pas renoncé, lui, plus riche que la plupart des premiers possesseurs de son château, au droit de se faire aimer, non pas de ses vassaux, mais de ses voisins de Ris, de Soisy, d'Évry, et des villages environnans. On laissera dans la chasteté du silence et de l’ombre ce qu’il y a mis; il n’est pas d'éloges, si mérités qu’ils soient, qui fassent pardonner de les avoir écrits, quand nul n’en réclamait la publicité. Les belles actions sont aussi de la vie privée; et la presse n’est déjà plus une confidente assez digne pour lui permettre d’en entendre le récit.

Nous ne rapporterons d’une foule de traits honorables gravés dans le cœur des habitans des communes placées sous le regard du château de Petit-Bourg, que celui-ci, qui ne doit pas être perdu pour l’histoire du temps.