A l'époque fatale où le choléra fit pleuvoir son venin sur Paris et les départemens voisins, la terreur s'étendit partout. Les riches battirent en retraite; c'était à qui irait le plus vite en sens inverse, des nuages chargés de peste et des équipages fuyant Paris. Les riantes résidences arrosées par la Seine et la Marne se vidèrent; la peur fit oublier le printemps, qui venait chargé de plumes d’oiseaux, de feuilles d’arbres et de petites fleurs. Chaque convoi funèbre se croisait avec vingt voitures haletantes. De tous ces châteaux d’où la mollesse et l’oisiveté s'étaient envolées, il n’en resta qu’un seul habité; le château de Petit-Bourg. Ce n'étaient pas les moyens de fuir qui manquaient au propriétaire; mais partir! fermer brutalement sa porte à tant de visages attristés! Il attendit. Le mal pourtant grandissait de jour en jour, d’heure en heure; M. Aguado attendit encore; il resta seul exposé à toutes les chances du mal, qui allait être sans pitié pour les communes voisines du château. Enfin, quand on l’eut persuadé que sa présence ne retarderait pas d’une minute les progrès du fléau, il se décida à rejoindre sa famille. Mais avant de quitter Petit-Bourg, il se rendit dans chaque village déjà largement décimé, franchit le seuil de chaque maison, et il donna à chaque habitant malheureux tous les objets réclamés par un bien-être sans lequel la mort ne pardonnait à personne: de la flanelle, des couvertures chaudes, et les meilleurs moyens curatifs indiqués par la médecine, sans oublier le moyen qui les comprend tous. Puis il établit une pharmacie au château, y laissant deux médecins uniquement destinés à soigner les malades du canton. De tels actes honorent un nom; et fût-il déjà chargé d’une couronne de marquis, il s'élèverait plus haut encore.
Aucun village n’a de fête aussi joyeusement colorée que celle de Petit-Bourg; il en a même deux, l’une en l’honneur du saint de la localité, l’autre en l’honneur de la patronne de madame Aguado. Toutes deux font époque dans le souvenir des invités habituels, qui sont traités ce jour-là aux frais de la maison. Des contentemens sont ménagés à tous les âges. Aux jeunes filles, une main gracieuse distribue des mouchoirs aux vives couleurs, des bonnets de dentelles, des croix d’or, et même des montres. Aux jeunes gens, le sort ou l’adresse réserve des fusils ou des couteaux de chasse. Indispensable auxiliaire, le vin ne cesse pas de couler sous les tentes dressées au milieu du parc, tandis que la danse confond toutes les joies, dans une seule et même joie. Le château est ouvert à tout le monde, et des tables chargées de gâteaux arrêtent de loin en loin avec bonheur une circulation intarissable. Si l’inégalité des fortunes n’avait pas ses abus cruels, c’est dans de pareils momens qu’on serait tenté d’y faire grâce, et de se dire tout bas, bien bas, avec la liberté d’esprit la plus absolue, qu’il est peut-être plus de véritable bonheur possible dans un assemblage de conditions haut et bas placées, mais s’aimant toutes en sœurs, de la nécessité de ne pas rompre une harmonie peut-être providentielle, que dans la violente situation d’une société toujours préoccupée de garder le niveau. Si l'égalité et le bonheur étaient deux choses distinctes? Si l’une ne renfermait pas l’autre? Avant un siècle la question sera éclaircie, et c’est la France encore qui la résoudra. Mais que le syllogisme lui coûtera horriblement cher à établir!
Il nous reste à dire l’intérieur du château tel qu’il est aujourd’hui. Dans la première pièce, qui est, je crois, une salle à manger, on voit deux tableaux de sainteté d’Annibal Carrache et de Herrera el Viejo (l’ancien). Nous ne tomberons pas dans le singulier oubli de louer pompeusement deux peintres dont personne ne voudrait mettre en question le mérite. Nous nous bornerons à dire que ces deux tableaux, ainsi qu’un autre de Juan del Castillo, représentant une belle Vierge, sont parfaitement conservés. Leur éclat n’empêche pas d’apercevoir de charmans paysages de Demarne et de Dubucourt, et de s’arrêter long-temps devant de petits poissons peints par Velasquez. Ils frétillent encore; on a peur de les voir tomber de la toile. C’est d’un goût délicat d’avoir égayé et adouci les reflets splendides des grandes peintures de cette salle par les spirituels éclairs d’une série de petits tableaux flamands signés de Corn-Hagen, Winans, de Van Kessel; je n’oublie pas de gracieuses fleurs d’Arellano. Il n’y a pas de jouissance plus intelligente et plus complète que d’avoir sous les yeux tant de peintures si achevées, et, par les croisées ouvertes, une campagne inondée des flammes ardentes et douces du mois de mai: ce que Dieu et les hommes ont créé de beau et de bon. Que Dieu est un grand peintre flamand!
A la gauche de cette première salle, où sont les portraits de madame Aguado et de M. Aguado, peints par M. Lacoma, artiste sans doute aimé de la maison, car son nom revient souvent, et ceux des principaux ancêtres du marquis de Las Marismas, s’ouvre, sur le même prolongement, le grand salon enrichi des peintures de Lucas Jordano, de Domenico Brandi, de Pietro de Cortona et del Bassano. Il faut se croiser les bras et admirer en présence de l'œuvre de ces demi-dieux. Rien n’est beau comme cela, si ce n’est ce ciel, ce soleil, cet océan d’herbes et ce fleuve qu’on voit en se retournant. Quels peintres, ceux qui soutiennent la comparaison avec le printemps!
Cristobal Lopez est aussi un artiste délicieux. Quels charmans tableaux, ceux qu’on voit de lui à Petit-Bourg! Que ses vierges et ses anges sont aimables! C’est la coquetterie fantasque de Decamps, sa couleur, avec plus de franchise et de perfection. C’est Decamps avec six pas d’avantage sur lui. Lopez est beau à toutes les distances, comme les pierres fines.
La troisième pièce est le salon d'étude; ainsi que les précédentes, son unique ameublement se compose de tableaux de maîtres de l'école espagnole et flamande. C’est un Ermite de Meneses Osorio, c’est une Communion de la Vierge par Théodore Aderman. Il faut hâter le pas, cependant, car le temps manquerait même pour saluer, ne fût-ce que d’un regard furtif, les autres créations semées dans d’autres salles. A l’opulente oisiveté du maître, il est permis seulement de savourer les paisibles émotions que donnent un Christ au poteau, par Alonzo Cano, cet homme de génie à peine connu en France, et un autre Christ sur la croix du triste et monacal Zurbaran. Lui seul, le sévère Zurbaran, a cette couleur affligée et touchante: il est le Job de la peinture. Ce Christ n’est pas un de ses moins beaux ouvrages. Ne refusez pas une halte attentive à un Samson de Vander Kabel.
Il est facile de s’apercevoir que les noms affectés aux diverses distributions du château n’ont qu’une valeur fort conventionnelle; chacune d’elles est un cabinet de tableaux, et rien de plus. On a déjà vu que la salle à manger, le grand salon et le salon d'étude sont des travées d’une galerie de peintures; on n’y remarque pas plus de meubles qu’au Louvre et au Luxembourg. Dans la salle de billard, qui est la quatrième, nous n’avons pas vu de billard, mais une délicieuse Vue de Venise, par Canaletti et qui peindrait Venise si ce n’est Canaletti? Un Primatice d’une couleur virginale, deux Velazquez, un Martyr de Zurbaran, et une Petite vache de Vander Burg. Le Musée espagnol du Louvre a peu de tableaux de sainteté signés du nom de Zurbaran aussi remarquables que celui de Petit-Bourg. Nous ne nous exposons guère qu’aux reproches des faiseurs d’inventaires, en omettant de petites peintures françaises semées comme des coquelicots importuns à travers ces belles moissons. Elles sont là, à l’exception de quelques-unes, cependant, comme une protestation polie du propriétaire; pure courtoisie castillane.
S’il est dans tout le château une pièce qui réponde à sa destination nominale, c’est la dernière de l’aile gauche; une petite bibliothèque, bourrée de livres espagnols et français. Nous avons été heureux d’y rencontrer Lopez de Vega et Calderon à côté de Corneille. Une place d’honneur est réservée au grand ouvrage de l'Égypte, ce beau livre, exclusivement destiné, par son prix, à ceux qui n’ont pas le temps de lire.
On ne doit pas s’attendre à voir plus de meubles dans l’aile droite où nous entrons, que dans l’aile gauche, dont nous avons épuisé les distributions peu nombreuses. Elle s’ouvre par une salle à manger, où rien ne rappelle l’acte qu’on est censé y accomplir; point de buffets, point de tables, mais une incroyable bataille de Salvator Rosa, un Rose de Tivoli, les Quatre Saisons par Lesueur, de beaux chiens de Sneyders, une Naissance et un Baptême de Cristobal Lopez, une Vue de Venise de Guardi, un charmant Intérieur de Hemskerk, et une collection de petits tableaux flamands de Van Kessel, de Ferg et de Snaver. Quelle fougue, quelle rage, et quelle couleur dans le Salvator Rosa! J’ignore si l’on s’est jamais battu de cette manière-là dans aucun temps, mais qu’importe? Que n’avons-nous beaucoup de mensonges semblables! Encore un regard d’adoration pour Cristobal Lopez, et passons dans le cabinet suivant. C’est la chambre à coucher de M. Aguado. Puisqu’on la désigne ainsi, et qu’on y a mis un lit, il faut croire que le domestique qui nous renseigne ne s’est pas trompé. Voici les meubles spéciaux de cette chambre à coucher, qui n’a pas dû coûter grands frais d’imagination au tapissier. Un petit Berger d’Albert Kuyp, un de ces petits bergers comme il n’en existe pas; enfant de roi et de reine, ayant pour vis-à-vis une bergère de son rang; un Anachorète d’Alexandre Albini, un Christ de Moya, un Amour fouetté de Luca Jordano, une Vénus de Pomponio di Vito, un Antoine Moro, un Carlo Maratto, et un Wouvermans comme il y en a peu au Louvre. Ce serait un crime d’oublier un Annibal Carrache, et un beau Vander Does, et une impolitesse de ne pas mentionner deux Lancret, qui vengent à Petit-Bourg notre peinture française, si malencontreusement fourvoyée là. Que ces deux Lancret sont gracieux et fins! quel berger fleuri et quelle bergère coquette! Le berger semble sortir d’un bain parfumé et la bergère aller à l’Opéra. Je donnerais bien des écoles françaises pour cette bergère et ce berger, excepté l'école de Watteau, une des premières du monde.
J’ai dit la chambre à coucher de M. Aguado, sans omettre un seul meuble; l’omission eût été difficile, j’ai aussi dit pourquoi. N’oublierais-je pas une petite pendule de quarante francs? On n’a jamais poussé plus loin le mépris pour les meubles, si ce n’est dans la chambre voisine, celle de madame Aguado. J’aime ce dédain poussé jusqu'à l’héroïsme: deux ou trois cent mille francs de tableaux, et pas quinze cents francs de papier peint et de bois doré. J’appelle cela du goût, de l’esprit, du bon sens, quand je songe qu’un secrétaire ou une glace eût pris la place d’un Carrache ou d’un Zurbaran sur la surface de ces murs d’un très-faible développement. La glace de la chambre à coucher de madame Aguado est en bois peint en gris. On pardonnera aisément ce défaut de luxe. Ce Sultan à qui l’on présente une Esclave pour la nuit est d’Eugène Delacroix, cette Vision de la Vierge est de Cristobal Lopez; ceci est un Carrache, cette Adoration est de Stella, et cette Religieuse d’Offemback. Vous ne vous souvenez déjà plus, je pense, de la glace peinte en gris: serait-elle en or massif et en diamant, vous en souviendriez-vous davantage? Le boudoir attenant n’est pas plus un boudoir que la chambre à coucher n’est une chambre à coucher. C’est la dernière travée où vous attendent des fleurs d’Arellano et de Prevost, un beau paysage de Van-Berg, un Tiepolo, un Guérin et un charmant Offemback. Là finit l’aile droite. L’une et l’autre, comme on le voit, sont moins les deux grandes divisions d’un château que la double galerie d’un riche musée.