Des étoiles luisaient à l’orient; je traversai au galop la grande avenue.

En fuyant j’entendis des cris qui partaient de la fabrique: mille ouvriers, tous les habitans, exprimaient par des danses, des chansons, des exclamations de bonheur, la joie qu’ils éprouvaient à voir enfin bondir l’eau au-dessus du puits; cette eau si désirée, si bienfaisante, cette eau qui allait enrichir la moitié d’un département!

Je partageai sans doute cette joie de l’industrie; mais, en me perdant dans la brume, plusieurs fois je détournai la tête, j’allongeai mon regard pour voir blanchir, à travers les peupliers, la chaumière du pauvre gentilhomme, du vertueux Pierre, le modèle des serviteurs.

VOISENON.

On ne compte pas deux heures de marche entre le marquisat de Brunoy et le Jard de Voisenon, entre la demeure de ce fou illustre auquel nos recherches ont fait une seconde immortalité, et le petit château du célèbre abbé qui fut l’ami de Voltaire, celui de madame Favart et du duc de La Vallière; entre la cave de ce fils d’une haute famille de financiers qui mourut à trente ans, après avoir déshonoré tout ce que la richesse donne de puissance, la noblesse de considération, et le monastère du représentant le plus orgueilleusement né des abbés de cour au dix-huitième siècle. Brunoy et Voisenon ont, comme on le voit, plus d’un lien de parenté morale qu’il ne faut aucun effort paradoxal pour saisir. Le marquis et l’abbé sont du même temps, et tous les deux l’expriment parfaitement sous deux faces caractéristiques: et, remarque vraie autant que surprenante, l’espace où s'élèvent les deux demeures à jamais historiques revendique, au nom de la même curiosité, des centaines d’autres demeures toutes également marquées au coin du cynique, du frivole, du dévorant dix-huitième siècle. La province de Brie, que le cadastre a découpée en départemens, en arrondissemens, en cantons, regorge de châteaux habités, sous le règne de Louis XV, par ces marquis pailletés, ces abbés paresseux, ces financiers obèses, dont les mémoires secrets de Grimm, de Bachaumont, les correspondances du marquis de Lauraguais, ont fait leur railleuse pâture. Cette laiteuse et fromagère Brie, cette Io inépuisable, le dirait-on? fut une caverne de plaisirs dans toute l’impure acception du mot, à l'époque du régent et de son déplorable successeur; tout château que la bande noire n’a pas démoli est un demi-volume de mémoires, un boudoir dédoré, un pavillon d’ivresse. Là, c’est l’endroit où fut le château de Samuel Bernard, prodigue d’un âge antérieur, mais digne du suivant; là, c’est le pavillon Bourei, autre financier, autre Jupiter de toutes les Danaë du Théâtre-Italien; là, c’est Vaux, ce château presque biblique, où la flamme vengeresse de Dieu a passé, et où elle n’a laissé qu’un chien pour tout gardien et maître; là, c’est le château de Law, ce voleur trigonométrique; enfin, partout, où le pied se pose, il en sort un gémissement du dix-huitième siècle, que nous ne circonscrivons pas à des limites chronologiques comme les entendent les astronomes, mais que nous rattachons au déclin du règne de Louis XIV, pour l'étendre au moins jusqu'à Barras, dont l’impudique château déploie encore aujourd’hui ses fondations réhabilitées par l’honneur et la gloire sur le sol où Vaux, Brunoy et Voisenon brillèrent si fatalement.

Le petit château abbatial du Jard existe encore; mais ce n’est pas celui où tout prouve que l’abbé résidait quand il venait se reposer dans sa seigneurie après quelque pèlerinage un peu agité chez ses amis de Paris et de Montrouge. Celui-là, qui porte le nom de château de Voisenon, a été également conservé en devenant une maison bourgeoise d’une magnifique apparence. D’empiètemens en empiètemens, la commune a rongé les anciennes limites des deux propriétés, et il serait difficile aujourd’hui d’en tracer la figure générale sans s’exposer à de graves erreurs de formes et de proportions. Elle n’a pas cependant assez dévasté, ou plutôt assez envahi, pour qu’il ne soit possible, à l’aide des fragmens de constructions restées, de s’assurer de l’espace que couvraient le château du Jard et ses dépendances religieuses. Ainsi, par les fractions du petit fossé tracé le long du mur où s’ouvre la principale entrée, on suppose aisément qu’il était fort étroit, et cernait par conséquent une maison seigneuriale moins luxueuse ou hostile que grave et sérieuse. A plus d’un titre, les fossés des châteaux sont aux châteaux mêmes ce que les cordons sont aux médailles. On n’oserait pas affirmer d’abord que la grille fut autrefois où elle est maintenant; à la première vue, il semblerait qu’elle s’ouvrait à l’extrémité d’un axe qui n’est pas celui d’aujourd’hui; car elle fait face au couvent et non absolument au petit château du Jard, laissé, au contraire, dans un coin de la grande cour, et comme posé à terre et au hasard. Cette opinion serait fautive. Le couvent, qui était, à n’en pas douter, le corps principal des bâtimens, avait quatre côtés. D’abord, celui qui reste en totalité, et auquel la grille s’oppose, était la façade; quant aux trois autres, il est de rigueur de les mentionner ainsi: celui de droite, en regardant la grille, a été démoli, dans je ne sais quel but, par le propriétaire actuel; celui de gauche n’existe qu’au tiers final de sa longueur, et ce tiers est une chapelle que la révolution a transformée, au moyen d’un mur de clôture, en deux écuries; et le quatrième et dernier côté, celui qui est parallèle au mur de la grille, comprend le château qu’habitait l’abbé de Voisenon, et les corps de logis ordinairement désignés dans la distribution des châteaux sous le nom collectif de communs. Un des deux pavillons des communs détruits s'élève encore à la droite de la grille.