Il est très-facile de ne pas confondre le château du Jard et le château de Voisenon, qu’un simple mur de terre a séparés à l'époque des perturbations violentes subies par les propriétés. Le château de Voisenon était celui que tenait de ses aïeux l’abbé de ce nom, et le château du Jard celui dont la possession lui fut acquise en devenant abbé de l’abbaye du Jard. L’un était un héritage, l’autre un usufruit. Il pouvait vendre le premier; il n’avait pas le droit d’aliéner l’autre, qui appartenait au clergé. Chaque abbaye un peu considérable, personne ne l’ignore, avait son château, où était le seigneur abbé titulaire.
Le petit château du Jard existe donc; mais il n’est pas habité, le propriétaire du domaine ayant préféré s’arranger un logement dans le couvent. J’ignore quelles sont les raisons de convenance ou d'économie qui ont dicté ce choix.
Ne demandez pas au petit castel abbatial, briqueté à la façon riante de la place Royale, tigré autour des croisées de ses trois étages par le moellon rougeâtre si cher aux temps d’Henri IV et de Louis XIII, ne demandez pas un vestibule spacieux, orné de colonnes, comme celui de Vaux. Il n’y a qu’un pas du seuil de la porte à la première marche de l’escalier intérieur, et cet escalier n’est ni froissé et contourné en coquille, à la manière du quinzième siècle, ni enrichi de revêtemens de marbre. C’est un escalier très-lourd, fait de larges et courtes marches, au bord desquelles s'élève une rampe grossière, en bois peint en gris. A chaque étage, le palier se déploie en deux ailes, dont il n’est pas difficile d’inventorier les distributions; car on ne connaissait guère autrefois l’art de subdiviser un appartement en une foule de pièces inconnues les unes aux autres, et réunies par des couloirs circulaires. On ignorait ces détours ingénieux qui isolent, comme dans un autre pays, la vie privée, aujourd’hui si amoureuse du recueillement et du silence. Trois ou quatre pièces, donnant l’une dans l’autre, composent le travail architectural de chaque étage. Au plafond, des poutres de châtaigniers en saillie; et pour croisées, de hautes meurtrières garnies de petits carreaux soudés avec du plomb. Des cheminées fuyant sous des manteaux de toute hauteur achèvent d’imprimer aux appartemens des anciens châteaux, et particulièrement à celui du Jard, cette couleur de naïveté qui en fait le charme un peu triste. Trait caractéristique d’un âge encore grossier, des solives énormes, perpendiculairement posées, prêtent leur appui aux plafonds, trop longs ou trop pesans pour se soutenir d’eux-mêmes. L’opulence seigneuriale les dorait avec goût d’emblèmes mythologiques; mais depuis que le temps et les mutilations ont enlevé cette parure, chaque pièce, ainsi hérissée de bâtons nus, ressemble à nos entreponts de vaisseaux.
Le mobilier ayant complètement disparu du petit château du Jard, on ne peut parler que des localités telles quelles. Le premier étage est le modèle du second, et le troisième n’est, ainsi que dans tous les châteaux de la même époque, qu’une suite de petites pièces destinées à loger la nombreuse domesticité de la seigneurie. On se figure sans peine l’ennui qu’aurait eu à vivre toute l’année dans cet amas de chambres froides et sans agrément le voluptueux abbé de Voisenon. Aussi habita-t-il peu le château du Jard dans sa jeunesse: il n’y séjourna avec assiduité que lorsque l'âge lui eut fait une nécessité de vivre loin des échauffans petits soupers de Paris et de respirer l’air gras de la Brie.
Il n'était pas le moins du monde l’homme des jouissances rurales, quoique sa seigneurie fût une des plus riches de France par les dîmes nombreuses qu’elle touchait: on lui en apportait de plus de vingt lieues à la ronde. Bestiaux, volailles, laitages, légumes, fruits, bois, poissons, gibiers, abondaient chez lui sans qu’il détachât un liard de ses revenus. Outre les dîmes, il pouvait imposer la corvée quand il avait besoin de remuer ses champs, couper son bois, faire ses vendanges et ses moissons. Heureuse opulence qu’il avait trouvée toute faite en naissant: roi dans son château, tout ce qu’il apercevait de sa croisée était à lui. Ces grasses fermes, qui sont aujourd’hui telles qu’elles étaient alors, se liaient à son domaine, et versaient leurs trésors dans ses caves et ses greniers. Ces incommensurables tapis de blé et d’orge étaient à lui comme ces moulins aux larges ailes, ces bois d’ormes, ces ruisseaux et tout ce qu’enferme l’horizon.
Ainsi est racontée l’origine du château du Jard. Un jour d'été que Louis le Jeune, marié depuis peu en troisièmes noces avec la belle Alix de Champagne, se promenait à travers champs dans les environs de Melun, il fut émerveillé, ainsi que la reine, de la richesse du paysage. Leur désir fut aussitôt d’avoir une habitation dans un endroit si beau, si fleuri, si tranquille et si rapproché de Melun, où était l’abbaye du Mont-Saint-Pierre, résidence aimée du roi. Les maçons accoururent, et la maison royale du Jard fut entièrement construite quelques années après. Ce vœu étant réalisé, les royaux époux en formèrent bientôt un autre, parfois plus difficile à être exaucé, celui d’avoir un enfant; car le roi se faisait vieux, et il ne voulait pas mourir sans un héritier de son sang. Courbé sous le poids de cette pensée ambitieuse, il s’achemina à pas de pèlerin vers le saint monastère de Cîteaux, célèbre à tous les titres, mais peu renommé jusque alors dans l’art aventureux de procurer à volonté des héritiers aux vieux rois de France. D’abord, les religieux se récusèrent, renvoyant à Dieu la faculté de faire naître des héritiers tardifs. Cependant le roi pria, pleura tant, que les moines crurent de leur devoir de promettre un fils à Louis le Jeune, qui se réjouit dans le fond de son ame, remercia comme un roi généreux remercie des moines, et rentra plein d’espérances nouvelles dans son château du Jard. La même année (1165), la belle Alix lui donna un fils qui fut Philippe, du surnom de Dieudonné, le même à qui de hauts faits d’armes valurent plus tard le titre non moins légitime d’Auguste. Ainsi Philippe-Auguste est né au Jard.
Quand le roi fut mort, Alix ralentit ses visites au château; et, en 1199, elle résolut enfin de ne jamais plus revoir un séjour où elle n’avait qu'à répandre des pleurs au souvenir de son mari. En recevant ses adieux, les moines lui exposèrent humblement qu’ils seraient bientôt obligés de l’imiter, si la Providence ne leur assurait un logement plus convenable que celui qu’ils occupaient. Touchée de leurs représentations, Alix leur offrit son château du Jard, que, cinq ans après seulement (1204), Innocent III érigeait en abbaye. Le palais se transforma en cloître, et sans coûter de fortes dépenses aux moines, si l’on songe à l’uniformité des constructions au treizième siècle. A l’abbaye ils ajoutèrent une église, qui fut terminée en 1287, et détruite en 93. Il ne reste de cet édifice, classé comme un souvenir somptueux dans la mémoire des plus vieux habitans de Voisenon, qu’une statue de saint Jean, oubliée au milieu du potager du propriétaire actuel. Grotesque relique! Les oiseaux n’en ont même plus peur, tant elle ressemble peu à une statue, et surtout à un saint.
Trois siècles de libéralités royales et de dons émanés de la générosité pieuse des vicomtes de Melun élevèrent très-haut le trésor de l’abbaye et de l'église du Jard[B].
C’est à l’archevêque de Sens que les abbés du Jard juraient solennellement obéissance dans l’abbaye de Saint-Pierre de Melun. Quelques-uns méritent d'être cités, entre autres Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, et Philibert Rabou, l’un des ancêtres de Gabrielle d’Estrées par les femmes. Le prédécesseur de l’abbé de Voisenon fut Chaumont de la Galaisière; et lui Claude-Henri Fusée de Voisenon, qui fut le dernier des abbés du Jard, fut nommé en avril 1742. Il est à remarquer ici que le Jard, ce lieu autrefois consacré par une abbaye royale et deux églises, n’a pas même aujourd’hui un curé pour dire la messe. Voisenon n’est desservi par personne.
Nous avons dit que l’abbaye du Jard, où l’abbé de Voisenon était censé remplir les fonctions de chef de la communauté, n’avait pas été entièrement sacrifiée aux nécessités d’une nouvelle destination. Une aile reste encore: c’est une longue construction d’un seul étage, éclairée par quatorze croisées, nombre égal à celui des croisées des salles basses. Tout cela n’est plus qu’un tombeau, et ce qu’il y a de plus triste au monde, un tombeau vide. Les pyramides d'Égypte ne sont pas plus éloignées de nous, comme antiquité, qu’un monastère sans le bruit perpétuel des cloches sur les toits, sans la chapelle dont les vitraux rougissent, flambent et bleuissent au soleil, couleuvres, flammes, roses et ruisseaux de pourpre; sans vassaux apportant dans la cour, et de bien loin, les fruits, les gerbes, les poissons dans la nasse et les outres de vin. Il y a, dans le couvent du Jard, beaucoup d'écho, beaucoup d’humidité, beaucoup de silence et quelque chose de plus douloureux encore, une salle à manger au plain-pied, celle du propriétaire, sans doute.