Claude-Henri de Fusée de Voisenon était abbé du Jard et ministre plénipotentiaire du prince évêque de Spire. Son titre nobiliaire domanial lui venait de la terre de Voisenon, où il naquit le 8 juin 1708. On a trop insisté peut-être sur la débilité de la constitution qu’il apporta en naissant, et qu’il tenait, dit-on, de sa mère, femme excessivement délicate. Depuis Fontenelle et Voltaire, l’un mort presque à cent ans, l’autre à quatre-vingts ans passés, tous deux cependant venus au monde avec des chances fort douteuses d’existence, il est devenu très-hasardeux de déterminer la longévité par la naissance. On ajoute qu’une nourrice malsaine, aggravant la faiblesse héréditaire de l’enfant, mit dans son sang les germes de l’asthme dont il eut à souffrir toute sa vie, et dont il mourut. Ces faits acceptés, une mère maladive, une mauvaise nourrice, un asthme, de continuels crachemens de sang, il n’en serait prouvé que plus étroitement qu’on peut vivre encore jusqu'à soixante-huit ans, malgré ces graves désavantages. Que d’hommes bien constitués se contenteraient d’atteindre à cet âge! Et si l’abbé de Voisenon ne dépassa pas les bornes d’une vieillesse déjà fort raisonnable, il ne faut pas oublier qu’il se joua continuellement de sa santé avec l’imprudence d’un homme vigoureux; mangeant sans mesure, présidant tous les petits soupers, sans doute appelés ainsi par antiphrase; courant la nuit de salon en salon; ne se couchant qu’au matin, en digne élève de l’Hercule de la débauche, de Richelieu, son maître et son bourreau. Effrayé de son rachitisme, son père n’osa pas confier son éducation aux établissement spéciaux; il le fit élever sous ses yeux avec la patience d’un père et la sollicitude d’un médecin. Cinq années de soins suffirent au développement de son intelligence vive, claire, merveilleusement propre à recevoir et à garder les leçons de science et de goût de ses professeurs. A onze ans, il adressa une épître à Voltaire, qui lui répondit: «Vous aimez les vers; je vous le prédis, vous en ferez de charmans. Soyez mon élève, et venez me voir.» Si Voisenon justifia la prédiction, il n’alla guère au-delà du sens favorable qu’elle enfermait. Verbeux, incorrects, pauvres de formes, pâles et minces comme de l’encre de Chine mal délayée, ses vers ont quelquefois de l’esprit, parce que tout le monde en avait au dix-huitième siècle; mais à les classer avec indulgence et s’en occuper, c’est en avoir beaucoup; ils méritent d'être considérés comme de la limonade faite avec des citrons dont Voltaire aurait exprimé tout le jus.
A beaucoup d'égards, la prose du dix-huitième siècle n'étant pas un art, mais une ressource ménagée aux esprits repoussés de la poésie, elle se prêta mieux aux fantaisies paresseuses de l’abbé de Voisenon. Ses facéties, ses historiettes, ses nouvelles orientales, réunies plus tard, du moins en grande partie, aux œuvres du comte de Caylus et en compagnie des contes libertins de Duclos et de Crébillon fils, prouvent encore la facilité qu’il avait à ressembler à Voltaire, et à s’en tenir immensément éloigné. La plupart trop libres, trop indécentes, pour se montrer à côté des quelques morceaux, à grand’peine sérieux, qui forment ce qu’on appelle ses œuvres, elles figurent dans l’ouvrage que nous venons de citer, sous le titre de Recueil de ces messieurs, Aventures des bals des bois, Étrennes de la Saint-Jean, les Écosseuses, les Œufs de Pâques. On sait par les mémoires du temps qu’une société de gens de lettres, formée par mademoiselle Quinaut du Frêne, et composée de quatorze personnes choisies par elle, s'était proposé la haute et difficile mission de bien souper, d’avoir beaucoup d’esprit et beaucoup de gaîté. A la fin du semestre ou de l’année, on imprimait en manière de cotisations collectives, l’esprit des convives, et, je suppose, un peu aux dépens de leur gaîté. Privés de la joie des lumières, du pétillement des yeux, du cliquetis des verres et du bien-être si indulgent du dessert, ces libertinages de table ne sont que grossiers à quatre-vingts ans de distance. Les lectures et par conséquent les dîners avaient lieu, tantôt chez mademoiselle Quinaut, tantôt chez le comte de Caylus.
Le motif qui fit renoncer Voisenon au métier des armes, pour lequel il avait d’abord déclaré son penchant, malgré l’avis de son père décidé à le vouer aux ordres, mérite d'être rappelé au souvenir de ceux qui aiment à s’expliquer l’origine de la conduite des hommes de quelque valeur. Une expression inconvenante l’expose à souscrire à la réparation que lui demande un officier. Il se bat avec lui et le blesse. La désolante idée d’avoir été sur le point de tuer un homme offensé par lui trouble, change le cours de ses projets d’avenir: il ne veut plus être militaire; il court s’enfermer dans un séminaire, d’où il écrit à son père sa ferme résolution d’entrer dans la carrière ecclésiastique. Ce fut l'évêque de Boulogne qui l’ordonna prêtre et qui le choisit pour son grand-vicaire: fausse vocation par laquelle la France perdit peut-être un excellent officier, sans acquérir un bon ministre de la religion. On l’a loué avec raison et justice de deux faits extrêmement honorables. Un auteur avait écrit, dans un libelle, des injures contre sa personne, et parlé avec une profonde moquerie du style épigrammatique de ses sermons. D’un signe, l’abbé de Voisenon pouvait le faire enfermer dans une prison d'état pour vingt ans. Il court chez les juges, car l’homme était déjà arrêté; il obtient sa grâce et sa liberté. Quand celui-ci veut le remercier, Voisenon l’interrompt pour lui dire: «Vous ne me devez aucun remerciement; c’est à moi à vous en faire de m’avoir averti que les vérités de l'Évangile exigent de ceux qui les annoncent un style plus simple, un ton plus noble et plus grave; je n’aurais pas dû l’oublier, et je vous promets de faire usage de vos conseils.» Il n'écrivit plus de mandemens.
Quelques années plus tard, il apprend que les habitans de Boulogne ont demandé pour lui au ministre la chaire de l'évêque Henriot, auprès duquel il était vicaire. Il court en poste à Versailles, et dit au cardinal Fleury: «Et comment veulent-ils que je les conduise, lorsque j’ai tant de peine à me conduire moi-même?» Touché du bon sens exquis de ses répugnances, le ministre Fleury lui donna l’abbaye royale du Jard, gouvernement facile dont le siége était dans son château même de Voisenon.
Dès qu’il fut réellement une sommité ecclésiastique, il ne songea plus qu’au théâtre. Le nouvel abbé du Jard écrivit, d’après le vœu de mademoiselle Quinaut, la Coquette fixée, le Réveil de Thalie, les Mariages assortis, la Jeune Grecque, comédies de salon que le théâtre n’a pas gardées, et que la littérature ne sait où placer aujourd’hui, tant elles sont loin d’offrir une seule qualité recommandable. Le seul genre où l’abbé de Voisenon se serait peut-être distingué, c’eût été l’opéra, s’il eût été secondé par un musicien intelligent. Dans son talent baladin, il y avait le mouvement et la verve dégingandée des abbés italiens. Pourtant l’abbé de Voisenon a joui pendant sa vie d’une grande célébrité. Dans l’impossibilité de la justifier par ses œuvres, nous la faisons découler de son caractère aimable, de sa conversation épigrammatique, beaucoup de sa position dans le monde. En fallait-il davantage autrefois, quand le succès s'établissait non par la publicité des journaux, mais au courant de la parole, et sur un mot vite su, long-temps répété? On aurait tort de protester contre ce genre d’illustration: chaque époque a les siens: on est grand homme à présent par les journaux, on l'était autrefois par les salons. En général, on écrit mieux maintenant; mais où est l'écrivain de trente ans capable de créer et de soutenir un sujet de conversation au milieu de cent personnes distinguées? Les laquais de M. de Boufflers étaient probablement mieux à leur place dans un salon que ne le seraient les plus fiers écrivains de nos jours.
Ceux qui ont attribué les pièces de Favart à l’abbé de Voisenon, ou qui lui ont fait une large part de collaboration, n’ont lu avec quelque attention ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs. Favart était un esprit réfléchi, pénétré des nécessités de son art d'écrivain dramatique, et le possédant à un degré qui n’a été surpassé que par M. Scribe. Entre Favart et l’abbé de Voisenon, il y a la différence qu’il importe de reconnaître entre un bon mot et un bon ouvrage. Le bon mot emprunté se trouve quelquefois dans le bon ouvrage; mais c’est le volé qui doit se glorifier. Du reste, l’abbé de Voisenon ne prétendit jamais aux succès de son ami Favart; il repoussa toujours, au contraire, des éloges que la jalousie lui envoyait. Une seule fois, et il ne s’agissait pas de Favart, il se permit de dire à la représentation du Cercle, comédie de Poinsinet: «Ah! le fripon, il a écouté aux portes.» Raillerie fine, et sentant son véritable gentilhomme.
L’abbé de Voisenon et madame Favart sont deux personnages si habitués à se trouver ensemble, dans les mémoires contemporains, que parler de l’un sans s’arrêter un instant à l’autre, c’est presque mentir à l’histoire.
Le dix-huitième siècle eut une illustration charmante dans cette spirituelle et gracieuse madame Favart, amie fidèle de l’abbé de Voisenon, qui fut son confident, son guide dans quelques compositions littéraires, et mieux que cela, à en croire les mémoires du temps, impitoyables mémoires dont le jour est venu de se méfier un peu. S’il n’est pas commandé d’avoir une foi aveugle dans la vertu des hommes et des femmes immolés dans ces petits papiers impudens, il n’est pas de rigueur non plus de ne jamais mettre en doute la véracité des Bachaumont ou des Pidansat de Mairobert, des Grimm et autres fines commères de l'époque. Quoi qu’il en soit, le mari de madame Favart était le fils d’un pâtissier, dont la boutique fort en vogue avoisinait le collége d’Harcourt: un homme de lettres fils d’un pâtissier était un phénomène à étonner les biographes d’autrefois, tandis que de nos jours, il sera bientôt prodigieux d’avoir en littérature une ascendance aristocratique; nous nous lasserions, s’il nous fallait citer tous les chapeliers, tous les négocians et même les épiciers dont les fils se sont fait un nom, soit dans les arts, soit dans les sciences: moins d’un siècle a fait tomber le Parnasse, si Parnasse il y a encore, en pleine roture; je ne sais qui aurait droit de s’en plaindre.
Après avoir fait d’excellentes études, avantage qu’on a un peu trop déprécié depuis, à ce même collége d’Harcourt dont son père était le fournisseur d'échaudés, Charles-Simon Favart, sans tourner le dos au four honorable de la famille, s’essaya dans les lettres par un genre d’ouvrage dramatique excessivement neuf, qui fut plus tard, et presque tel qu’il fut créé, l’opéra comique. Son meilleur début fut la Chercheuse d’esprit, chef-d'œuvre pour le temps, et dont le souvenir ne s’est pas affaibli dans la mémoire de la génération qui a suivi. Nous ne dédaignerions pas de nous arrêter sur le mérite particulier des productions de cet écrivain, le premier en tête des auteurs d’opéras comiques, si nous pouvions nous éloigner de l'épisode de sa vie que marqua un malheur dont son adorable femme fut l’occasion, et le maréchal de Saxe la cause infâme. Ce n’est pas franchir les lignes du sujet que de parler de cet événement; car la famille de Favart fut celle de l’abbé de Voisenon, qui appelait, avec toute la sensibilité de l’amitié, et celle-là, il la possédait, Favart son neveu, et madame Favart sa nièce Pardine, petit nom de tendresse tiré d’une interjection familière à madame Favart.
En 1727 était née à Avignon, à quelques lieues du berceau de la Laure de Pétrarque, d’un père musicien et d’une mère cantatrice, Benoîte-Justine de Roncerey, intelligence franche, de son siècle par sa pétulante légèreté, et de tous les siècles honnêtes par sa fidélité réfléchie aux devoirs de la famille et de l'épouse. A cause de son nom d’origine noble, on l’appela du surnom de Chantilly. De main en main, la petite Chantilly, fêtée partout, traversa l’Allemagne, alors plus qu’aujourd’hui encore passionnée pour la musique, pour les livres, pour les opéras français. Quand mademoiselle du Roncerey ou plutôt la petite fée du nom de Chantilly, eut tari tous les baisers des souverains du Nord, et particulièrement les caresses des ducs de Lorraine, son étoile, une étoile étincelante et à facettes, comme son joli génie, la conduisit à Paris, et jusqu'à la porte de l’Opéra-Comique. Elle commença à figurer sur ce théâtre en qualité de danseuse: c’est aussi comme danseur, je crois, que Talma débuta quelque part: on voit qu’il ne faut qu'à demi se fier aux étoiles. Peu de temps après ses premiers débuts, Favart, qui écrivait pour l’Opéra-Comique, devint passionnément amoureux d’elle; on n’a pas d’idée des précautions délicates dont il s’entoure pour adresser l’expression de son amour à mademoiselle Chantilly, une simple et obscure actrice sous le règne de Louis XV, époque où l’on ne choisissait guère ses tournures de phrases en cultivant une tendresse de coulisses: comme il soupire à la lueur des quinquets! comme il l’aborde avec respect quand le rideau est baissé! comme il va sinueusement à elle, à travers les épaules déployées, les bras nus, les fronts altiers de ces dames! Ses premières lettres d’amour, que nous avons lues avec autant de charmes au moins que celles de Rousseau à son idéale Héloïse, sont des modèles de simplicité et de candeur. Favart n’eût pas été plus réservé en écrivant à une fille de robe, cloîtrée dans un couvent des Minimes; ses intentions sont pures, ses vues, ses espérances sont honnêtes. Dès qu’on le voudra, il s’ouvrira à madame de Roncerey, à M. de Roncerey: plutôt mourir que de tramer une séduction! Et Crébillon fils avait déjà écrit l'Écumoire et le Sofa, ces livres que vous connaissez, ou que pour votre honneur vous ne connaissez pas. Enfin il épouse mademoiselle de Chantilly, qui prend pour ne plus le quitter le nom de madame Favart. On ne sait point si les philosophes rirent beaucoup de ce mariage: cela dut être; le mariage était un acte trop sérieux pour que les philosophes ne s’en amusassent pas à leurs petits soupers. Ce qu’on sait, c’est que M. de Roncerey, qui ne crut pas avoir donné son consentement à ce mariage, trouva fort mauvais plus tard, lui, homme de race, et par occasion musicien ambulant, d’avoir pour gendre le fils d’un pâtissier de la rue de la Harpe; seulement il s’aperçut de cette tache de farine à son écusson, dans une circonstance où il fut soupçonné d’avoir moins songé à la dignité de son nom qu’aux intérêts privés et fort privés du maréchal de Saxe.