Il est temps de dire que le héros de Fontenoy, qui n'était en amour ni timide comme Turenne, ni continent comme Bayard, n’avait pu voir sans envie l’actrice dont Paris raffolait; rien ne pouvait résister à un désir de ce grand vainqueur: il prenait des villes, des provinces, battait les plus grands généraux étrangers, allait à la cour en bottes; il eût été plaisant, ma foi, que la Favart lui eût coûté plus de souci qu’une province.

Pour la rareté du fait, le maréchal voulut se persuader qu’on lui résisterait. Au lieu de commander l’assaut tout de suite, il traça, sans doute pour s’amuser, des circonvallations fort étendues autour de la gentille chanteuse de l’Opéra-Comique; car elle jouait et chantait les opéras de son mari, de Sedaine et d’autres, et elle ne dansait presque plus.

Voici l’historique des préparatifs militaires que fit Maurice de Saxe pour s’emparer du cœur de madame Favart.

Depuis le cardinal de Richelieu, les grandes expéditions militaires traînaient toujours à leur suite, et traîner est le mot propre, des bandes de comédiens chargés d’amuser la maison du roi ou celle de Monsieur: déplorables campagnes pour les pauvres comédiens, et que Scarron et Le Sage ont omis d'écrire avec leur admirable plume! un chapitre qui est encore à faire! Comme ils étaient traités! payés fort peu, nourris encore moins, prisonniers souvent, tués quelquefois.

Cependant, sous le maréchal de Saxe, on commençait à avoir pour eux un peu plus de considération: on les traitait déjà comme des chevaux. Touché, ainsi qu’il a été dit, des grâces et du talent de madame Favart, le héros comprit qu’il fallait trancher du magnifique envers le mari dont il convoitait la femme. Lisons la première lettre qu’il lui écrivit du quartier-général:

«Sur le rapport que l’on m’a fait de vous, monsieur, je vous ai choisi de préférence pour vous donner le privilége exclusif de ma comédie. Ne croyez pas que je la regarde comme un simple objet d’amusement; elle entre dans mes vues politiques et dans le plan de mes opérations militaires. Je vous instruirai de ce que vous aurez à faire à cet égard lorsqu’il en sera besoin. Je compte sur votre discrétion et sur votre exactitude.

»M. DE SAXE.»

Qu’on se figure le juste orgueil dont fut pénétré le bon Favart en recevant une lettre du maréchal de Saxe, où on le faisait entrer, lui, auteur de pièces de la foire, dans des vues politiques et un plan d’opérations militaires! De plus fortes têtes auraient vacillé. On devine sa réponse. Il ne répondit pas, il partit pour l’armée. Il se rendit à Bruxelles, plein de la haute mission dont l’illustre maréchal allait le charger.

Arrivé au camp, il écrivit à sa mère les lignes suivantes, un peu moins pompeuses que ses premières espérances; on y voit ce qu’en parlant à Favart le maréchal entendait par vues politiques et opérations militaires.

«J'étais obligé de suivre l’armée et d'établir mon spectacle au quartier-général. Le comte de Saxe, qui connaissait le caractère de notre nation, savait qu’un couplet de chanson, une plaisanterie, faisaient plus d’effet sur l’ame ardente du Français que les plus belles harangues.»