Ils sont connus maintenant, ces plans militaires auxquels Favart était appelé à participer: il devait faire des chansons pour les mousquetaires rouges, et des plaisanteries pour les mousquetaires noirs. Néanmoins il jouissait de tout le crédit dû à sa position, et son influence, il est vrai de le dire, n'était pas arrivée au degré où il lui était donné d’aspirer avec le concours de sa femme, toujours et plus que jamais sollicitée par le maréchal. Quand celui-ci se fut assuré le mari et le comédien, il put faire comprendre à Favart, sans se laisser deviner, qu’une troupe comique comme la sienne, la première à la suite du premier corps d’armée du monde, serait trop fière de posséder la merveille de Paris, la charmante madame Favart. Ce n'était là qu’un vœu inspiré par un profond mérite; mais un vœu du maréchal n'était pas une parole vaine pour son excellent ami Favart. Favart n’eut pas le bon sens de voir un ordre dans ce désir, et il écrivit à sa femme en février 1746.
«Ma chère petite femme, j’arrive de l’armée, où j’ai obtenu de M. le maréchal la direction de sa troupe, conjointement avec M. Parmentier, malgré une foule d’envieux. Il ne me manque que la présence de Justine; dans tous les objets qui ont droit de plaire, je ne verrai jamais que mademoiselle de Chantilly.»
Quelques jours après, Justine de Chantilly, madame Favart, rompait son engagement avec l’Opéra-Comique, montait en voiture, et descendait à Gand dans les bras de son mari. Jusqu’ici, on le voit, le maréchal avait parfaitement réussi: il avait réuni la femme au mari, et il les tenait tous deux dans les limites de son camp; et le bon Favart se croyait le plus heureux des hommes: directeur de la troupe de M. le maréchal de Saxe! poète des vainqueurs! aimé d’une jolie femme de vingt ans! Par moment, il écrivait à ses amis de Paris, tant sa joie le troublait: Nous avons pris une ville; nous avons fait trois mille prisonniers; nous avons perdu cinq cents hommes. M. le marquis disait: Palsambleu! l’amour est un fat; et le bonheur, s’il vous plaît?
Ce n’est pas au moment où madame Favart était près de lui que le maréchal se serait montré moins généreux envers le mari, son directeur si habile. Il ne mit pas de termes à sa munificence. Favart n’en revenait pas; il disait à sa mère, dans une lettre:
«Je suis à Louvain depuis huit jours, où je ne fais rien à présent. Toute l’armée est en mouvement, et marche du côté de Tongres pour s’opposer aux ennemis. Notre maréchal sait trop bien son métier pour laisser le succès douteux. En partant il m’a envoyé deux très-beaux chevaux pour mettre à mon carrosse.»
Voilà donc Favart en carrosse, et madame Favart aussi.
Il continue:
«M. le maréchal me donne tous les jours de nouvelles marques de sa bonté. Il vient encore de m’envoyer un lit de camp de satin rayé, de la couleur de celui qui tapisse ma chambre à Paris: c’est la plus jolie chose du monde.»
On remarquera sans peine, à propos de ce nouveau cadeau du maréchal, que la couleur de la chambre de Favart était présumablement la couleur de la chambre de sa femme. La distinction ne pouvait être faite par Favart, qui, applaudi, fêté, comblé de présens, de chevaux et de tapisseries, écrivait encore à sa mère, dans l’excès d’une reconnaissance trop grande pour ne pas être expansive:
«Ma chère mère,