«Je n’ai pas un quart d’heure pour me livrer au sommeil; cependant je me porte bien, et je ne dois rien appréhender. M. le maréchal m’encourage: il m’a envoyé à Lière vingt-cinq bouteilles de son vin, marchandise fort rare en ce pays, à cause du séjour des troupes.»
Et quand le vin aurait été encore plus rare, et quand il n’y aurait eu qu’une seule bouteille de vin dans le pays, Favart pouvait-il manquer de l’avoir, lui l’ami du maréchal, lui le mari de madame Favart?
Le maréchal, d’ailleurs, ne se croit pas encore quitte avec Favart, qui lui est si utile dans ses plans militaires; ce serait de l’ingratitude. Le maréchal n’a été que juste envers lui: il tient à se montrer injuste pour les autres. Il est probable que ce fut une injustice indirectement commise au profit de Favart, que l’acte dont il se réjouit dans la même lettre à sa mère.
«Je suis maintenant maître absolu de toute la direction; tous mes intérêts sont arrangés; il ne reste plus qu'à calculer pour mon profit. Si chaque mois de l’année me produit autant que le dernier et le commencement de celui-ci, je retournerai à Paris avec cinquante mille francs de bénéfices.»
Enfin, ajoute Favart, et ceci peint combien il avait chaudement servi le maréchal, et combien, pour mieux dire, ils étaient liés, et liés à un point au-delà duquel il n’y a rien:
«J’ai encore pour ressource la bourse de M. le maréchal, qui m’a engagé d’y puiser toutes les fois que mes besoins le commanderaient.»
Toutes ces choses ayant eu lieu, politesses, confidences, cadeaux, prêts d’argent, voici ce que le maréchal de Saxe écrivait à madame Favart:
«Mademoiselle de Chantilly, je prends congé de vous. Vous êtes une enchanteresse plus dangereuse que feue madame Armide. Tantôt en Pierrot, tantôt travestie en amour, et puis en simple bergère, vous faites si bien que vous nous enchantez tous. Je me suis vu au moment de succomber aussi, moi dont l’art funeste effraie l’univers. Quel triomphe pour vous, si vous aviez pu me soumettre à vos lois! Je vous rends grâce de n’avoir pas usé de tous vos avantages; vous ne l’entendez pas mal pour une jeune sorcière, avec votre houlette qui n’est autre que la baguette dont fut frappé ce pauvre prince des Français, que Renaud l’on nommait, je pense. Déjà je me suis vu entouré de fleurs et de fleurettes, équipage funeste pour tous les favoris de Mars. J’en frémis; et qu’aurait dit le roi de France et de Navarre, si, au lieu du flambeau de sa vengeance, il m’avait trouvé une guirlande à la main? Malgré le danger auquel vous m’avez exposé, je ne puis que vous savoir gré de mon erreur, elle est charmante; mais ce n’est qu’en fuyant que l’on peut éviter un péril si grand.
»Pardonnez mademoiselle, à un reste d’ivresse cette prose rimée que vos talens m’inspirent; la liqueur dont je suis abreuvé dure souvent, dit-on, plus long-temps qu’on ne pense.
»M. de Saxe.»