Tel fut, répétons-nous, le premier résultat des présens faits à Favart: carrosse, chevaux, tentes, direction de théâtre, bouteilles de vin et argent prêté.
Effrayée avec raison de cette charge de grosse prose, qui fondait sur elle, sabre nu, mèche allumée, madame Favart s'échappa du camp du maréchal pour se réfugier à Bruxelles, sous la protection de madame la duchesse de Chevreuse. Toute négociation pacifique était désormais rompue. Maurice de Saxe, en apprenant cette fuite, se mit dans une colère épouvantable; il la considéra comme une désertion sous les drapeaux: oser ainsi s’enfuir au moment où il croyait tenir la victoire! Il parlait d’envoyer un détachement à la poursuite de la chaste évadée. Son indignation tomba sur le mari, qui, ne commençant pas encore à voir clair dans les galanteries du maréchal, écrivait à sa femme avec sa tendresse ordinaire:
«Mon cher petit bouffe! ta santé m’inquiète beaucoup. Envoie-moi le certificat du chirurgien pour le faire voir à M. le maréchal. On doit écrire à M. de la Grolet pour savoir si tu es en état de partir pour l’armée; on m’a même menacé de te faire venir de force par des grenadiers, et de me punir si j’en imposais sur ta maladie. Nous sommes ici fort mal; je ne suis pas encore logé, et j’ai couché sur la paille, à la belle étoile, depuis que je t’ai quittée. Quoique ta présence soit ici nécessaire pour le bien du spectacle, quoique je brûle d’impatience de te revoir, ta santé doit être préférée à tout.»
Ainsi, comme on le voit par cette lettre, le maréchal de Saxe songeait à s’emparer du cœur de madame Favart à l’aide de ses grenadiers. Il ne croyait pas à la maladie qui lui avait fait inopinément abandonner le camp; personne n’y croyait d’ailleurs, excepté Favart, si aveugle, si crédule, si confiant dans l’amitié de son héroïque ami, le maréchal, qu’il ne devinait pas la cause pour laquelle lui, si fêté d’abord, couchait maintenant sur la paille, à la belle étoile. Sur la paille! lui, Favart, logé autrefois sous une tente rayée, promené en carrosse, buvant du meilleur vin du maréchal!
Cependant, malgré les menaces du maréchal et de son corps d’armée, madame Favart ne retourna pas au camp, mais à Paris, afin d'être plus loin encore des terribles tendresses de son persécuteur. Qu’allait devenir son mari? Triste retour de fortune! condamné à payer 20,000 francs qu’il ne devait pas aux propriétaires de la salle exploitée par sa troupe, il est obligé de quitter le Brabant, et par conséquent de laisser son théâtre dans une complète anarchie. A qui s’adressera-t-il pour obtenir justice? à qui? Mais au maréchal, se dit Favart; n’est-il pas mon ami, mon admirateur? Après avoir remis le Brabant aux troupes de Marie-Thérèse, le maréchal était allé à Paris, où l’on célébrait sa valeur sur tous les théâtres, dans des couplets chantés sous les balustres d’or de sa loge, en présence même du roi. A Paris, Favart obtint à peine quelques avares protections, dont il ne tira aucun avantage. Son théâtre était perdu pour lui. Quant au maréchal, il laissa Favart dans la position où il était, et où indubitablement il avait lui-même contribué à le mettre. Enfin, ruiné, tombé plus bas qu’au temps où il pétrissait des échaudés d’une main et où il écrivait des couplets de l’autre, une lettre de cachet le força à sortir de Paris. Strasbourg fut son refuge, un avocat son hôte généreux. Ce n'était encore là que la moitié des misères de Favart. Ne laissait-il pas sa femme à Paris, à la merci de celui dont la main avait signé sa lettre d’exil? sa femme, obligée de se montrer en public tous les soirs et de rentrer à minuit chez elle, n’ayant, au milieu des rues désertes, pour protection que celle d’une servante, et dans un temps où l’on enlevait en pleine impunité, surtout quand il s’agissait d’une actrice et d’une actrice de la Comédie-Italienne? Cependant Favart n'était pas encore découvert; et sa femme opposait une prudence à toute épreuve aux conspirations sourdes dont elle était l’objet. Ils s’aimaient plus que jamais dans leur malheur commun: héroïque fidélité au dix-huitième siècle! Toujours présens l’un à l’autre, ils s’entendaient pour regarder la même étoile à la même heure; ils s’envoyaient des fleurs qu’ils avaient portées; et, à la fête de sa bonne Justine, Favart lui écrivait, au risque d'éveiller la police de Strasbourg rôdant autour de sa retraite:
«Je te souhaite une bonne fête, ma chère Justine; sois heureuse autant que je me trouve malheureux d'être séparé de toi, et rien n'égalera ma félicité. Reçois cette fleur fanée, arrachée de sa tige: c’est le symbole d’un cœur flétri par une absence rigoureuse. Adieu! que tous tes jours soient des jours de fête; mais, au milieu des plaisirs, songe que, si tu es formée pour exciter l’amour, tu es née pour mériter l’estime.»
Il y a sans doute, dans cette dernière phrase, une teinte de la sensibilité raisonneuse et antithétique créée par Diderot dans les lettres, et par Greuze dans la peinture; mais n’est-il pas touchant néanmoins de voir encore une Héloïse et un Abailard à cette époque de démoralisation universelle? Voici ce que madame Favart répondait à son mari: c’est à s’agenouiller devant tant d’honnêteté sans orgueil et sans paroles vaines. Grand Dieu! qu’une femme en écrirait long aujourd’hui, si elle rendait le même service à l’honneur de son mari!
1749, Paris, 1er septembre.
«Le maréchal est toujours furieux contre moi; mais cela m’est égal. Si tu veux, j’enverrai mon début à tous les diables, et je pars sur-le-champ pour t’aller retrouver. Il y a toujours un monde prodigieux quand je parais. Je viens de jouer la danseuse dans Je ne sais quoi, et Fanchon dans le Triomphe de l’Intérêt. Le duo que j’ai chanté avec Rochard est aussi de ta façon; il suffit qu’il vienne de toi pour que je le rende bien.
»On me menace qu’on va me faire beaucoup de mal; mais je m’en moque; j’irai de grand cœur demander l’aumône avec toi. Je suis pour jamais ta femme et ton amie,