«J'ai pris la liberté fort naturelle de vous dire que la copie composée du temps de Dujarrier et lors de la publication (des premiers chapitres) des Paysans réduit de beaucoup l'avance, ce qu'il est facile de vérifier. Cela veut dire que c'est vous qui ne voulez pas de l'ouvrage. Je pose les faits comme ils sont. Je n'ai de ma vie équivoqué. Je regarde, contre votre opinion, mon manuscrit et mon œuvre comme excellents, ET JE NE FERAI PAS COMPTER CE QUE VOUS N'EN PUBLIEZ POINT, quoique cela soit écrit et composé pour la Presse et à la Presse.
«Je crois tout ceci assez clair pour que nous n'échangions plus de notes à ce sujet.
«Vous pouvez avoir personnellement une opinion sur la Dernière Incarnation de Vautrin. Mais ce n'est pas à la Presse, c'est à l'Epoque à trouver l'ouvrage mauvais. Il n'était pas destiné à votre journal; il était composé, vous l'avez eu à examiner; vous pouviez le refuser! Quant à l'œuvre en elle-même, le temps donnera tort à ceux qui la trouvent mauvaise. C'est mon droit de démentir ces jugements, non pas par des défenses élogieuses, mais par mes écrits subséquents.
«Cette dernière observation était nécessaire, car vous avez l'air de ne pas vouloir publier les Paysans à cause de la Dernière Incarnation de Vautrin.
«DE BALZAC[ [224].»
Nous avons dit qu'en 1844 Dujarrier avait avancé neuf mille francs à Balzac sur le prix total des Paysans. Au mois de juillet 1847, défalcation faite du prix des chapitres parus, Balzac était redevable à la Presse de 5.221 fr. 85 sur lesquels il versa en deux fois, le 5 août et le 1er septembre, la somme de 4.500 fr. On lui donna trente jours pour s'acquitter du reste, soit 721 fr. 85 c. Mais il partit dans l'intervalle pour l'Ukraine, et le caissier du journal s'abstint de lui réclamer quoi que ce soit jusqu'au 18 avril 1848.
A cette époque, la Révolution de Février l'avait littéralement mis à sec. Au lieu de demander du temps, qu'on lui eût sans doute accordé, Balzac reprit tranquillement le chemin de l'Ukraine, pensant qu'on lui tiendrait compte de ses versements antérieurs. Mal lui en prit. A peine avait-il quitté Paris que M. de Girardin, se vengeant de son silence, eut le front d'adresser au président du tribunal civil une requête en autorisation «de former opposition entre les mains des directeurs et administrateurs du Théâtre-Français sur le sieur Honoré de Balzac, pour sûreté de la somme de 721 fr. 85» qu'il restait lui devoir. Cette opposition portait sur les recettes futures de Mercadet, qui était alors en répétition à la Comédie.
Balzac averti désintéressa la Presse, et ce fut à tout jamais fini entre lui et M. de Girardin.
Quant à Delphine, si vous me demandez ce que devint son amitié avec Balzac, je vous répondrai: Hélas! depuis que les yeux noirs de Mme O'Donnell s'étaient fermés à la lumière du jour, les yeux bleus de Delphine avaient perdu pour Balzac une partie de leur charme, et ce qui en restait s'évanouit dans cette malheureuse affaire.
Ce qui n'empêche que, lorsque Balzac mourut, Delphine s'évanouit en apprenant cette triste nouvelle.