CHAPITRE V
DELPHINE ET RACHEL
§ I.—Les débuts de Rachel à la Comédie-Française.—Comment Delphine en parla dans la Presse.—La première visite de Rachel à Delphine.—Rachel à l'Abbaye-aux-Bois.—Rachel à Londres.—Accueil que lui fit la reine d'Angleterre.—Lettres inédites de Rachel à Buloz et à Mme de Girardin.—Rachel à Bordeaux.—La tragédie de Judith.—Première représentation de cette pièce.—Ce qu'en pensait Paul de Saint-Victor.
§ II.—Rachel à Rouen.—«Son grand nigaud de fils de Dieu!»—Une histoire de guitare racontée par Mme Hamelin.—Rachel à Marseille.—Méry se fait son chevalier servant.—Pendant une représentation de Bajazet.—Rachel à Nantes.—Un huissier d'Angers la somme de jouer dans cette ville.—La Cléopâtre de Mme de Girardin à la Comédie-Française.—Lamartine offre à Rachel un exemplaire de ses Girondins.—Opinion de Mme d'Arbouville sur la Cléopâtre de Shakespeare et celle de Mme de Girardin.—Ce que Lamartine écrivait à Delphine après avoir vu sa pièce.
§ III.—Rachel quitte la Comédie-Française.—Ce qu'elle écrit à Mme de Girardin pour expliquer sa résolution.—Un vrai mémorandum.—Crémieux secrétaire de Rachel.—Brouille et réconciliation de la tragédienne avec son avocat-conseil.—L'anarchie à la Comédie en 1849.—Merle candidat de Rachel à la direction de la Maison de Molière.—Rachel dans Angelo.—Lady Tartuffe à Paris et à Londres.—Ce que Victor Hugo écrivait à ce sujet à Mme de Girardin.—Exilé, pestiféré!—Rachel après la mort de Mme de Girardin.—Son départ pour l'Egypte.—Sa mort au Cannet.
I
Rachel avait débuté, le 12 juin 1838, à la Comédie-Française, dans le rôle de Camille, la sœur des Horaces. Mme de Girardin, qui, par goût et par devoir, depuis qu'elle rédigeait, à la Presse, le «Courrier de Paris», se faisait volontiers l'écho de tous les bruits qui en valaient la peine, attendit, pour s'occuper de la jeune débutante, que Musset eût pris sa défense contre celui qui l'avait lancée[ [225],—car elle avait eu le malheur de déplaire à Jules Janin dans le rôle de Roxane, et il le lui avait dit un peu durement. Pourtant, avant Roxane, Rachel avait joué déjà Hermione, Eriphile, Monime, et, comme l'écrivait le vicomte de Launay, Racine était la grande passion de Delphine. Ses vers chéris gardaient encore le parfum des belles années où elle s'en inspirait; ils vivaient tout-puissants dans sa mémoire. Mais le théâtre alors ne l'attirait que médiocrement: elle avouait, un jour, n'être encore allée au spectacle, en cette année-là, qu'une seule fois, le 8 novembre, à la première représentation de Ruy-Blas, par amitié pour Victor Hugo.
Cependant Rachel ne perdit rien pour attendre, et voici en quels termes Mme de Girardin parla de ses débuts, le 24 novembre 1838:
«...Mademoiselle Rachel?
«Nous ne l'avons pas encore vue, mais d'avance notre bienveillance lui est acquise. Ses détracteurs prétendent que son immense succès est une affaire d'association nationale. «Mademoiselle Rachel est juive, disent-ils, et chaque fois qu'elle joue, la moitié de la salle est occupée par ses coreligionnaires. Ils agissent avec elle comme avec Meyerbeer, avec Halévy. A l'Opéra, voyez les jours où l'on donne les Huguenots et la Juive: toutes les places qui ne sont pas à l'année sont prises par les juifs.» Cela est vrai, et nous ne pouvons nous empêcher d'admirer cette belle union de tout ce peuple qui se parle et se répond d'un bout du monde à l'autre, qui se comprend avec une si prodigieuse rapidité, qui relève un de ses fils malheureux à son premier cri, et qui court chaque soir applaudir en foule celui de ses enfants qui se distingue par son génie. Cela fait rêver. N'avoir point de patrie, et garder un sentiment national si parfait! quelle leçon pour nous, qui nous desservons mutuellement sans cesse, qui nous détestons si bien, et qui pourtant sommes si fiers de notre belle France! Faut-il donc des siècles d'exil et de persécution pour que les enfants d'une même terre apprennent à s'aimer entre eux? Peut-être!... Quoi qu'il en soit, mademoiselle Rachel obtient un succès mérité, les triomphes factices n'ont pas cet ensemble et cette durée. D'ailleurs nous entendons chaque soir vanter la jeune tragédienne par des juges qui nous inspirent la plus grande confiance, de vieux amateurs de tragédie qui ont vu Talma, qui ont applaudi mademoiselle Raucourt, mademoiselle Duchesnois, et qui ne sont pas juifs du tout.»