N'est-il pas vrai que cette tirade eût fait merveille, il y a quelques années, si quelqu'un s'était avisé de la jeter dans la mêlée des partis, au fort d'une certaine affaire?... Je ne sais quelle impression elle fit sur la colonie juive d'alors, mais Rachel, qui lisait tout ce qui pouvait l'intéresser, en fut très reconnaissante à Mme de Girardin, et c'est de là que datent leurs premières relations. Relations de politesse et d'admiration d'abord, de sympathie et d'amitié ensuite.

Le 26 novembre 1838, Mme de Girardin écrivait à Lamartine:

«J'ai reçu aujourd'hui la visite de mademoiselle Rachel: elle est charmante et a tout à fait grand air. On ne dirait jamais la fille de bohémiens[ [226]

Oh! non, et quand elle voulait, Rachel aurait pu rendre des points à plus d'une grande dame pour la distinction. Je dis: «quand elle voulait», car il y avait deux femmes en elle, et pas n'était besoin de la gratter pour retrouver la petite fille des rues, la gamine mal embouchée, l'enfant terrible. Il suffisait d'être admis dans son intimité. C'est même ces deux faces de sa nature heureuse et primesautière qui la rendaient si amusante et parfois si insupportable. Mais à Mme de Girardin elle ne se montra jamais que par ses beaux côtés, ayant toujours vécu avec elle sur le pied d'une amitié distante et respectueuse.

Les premières lettres qu'elles semblent avoir échangées remontent au mois de juin 1841, c'est-à-dire au premier voyage que Rachel fit en Angleterre. Mais elles se fréquentaient depuis longtemps déjà, et je crois bien que ce fut Delphine qui ouvrit à Rachel les portes de l'Abbaye-aux-Bois. Chateaubriand, vieilli et plus ennuyé que jamais, n'allait plus au théâtre; Mme Récamier, pas davantage. Cependant ils auraient bien voulu entendre la jeune tragédienne dont tous les journaux et tous leurs amis faisaient l'éloge. L'occasion leur en fut donnée au mois de février 1841. A la suite des inondations de Lyon, Ballanche avait eu l'idée d'organiser un concert à l'Abbaye au profit des sinistrés. Mme Récamier s'en ouvrit à Mme de Girardin, qui lui promit le concours de Rachel. Et, le 10 février, on pouvait lire dans le feuilleton de la Presse, sous la signature du vicomte de Launay:

«Mlle Rachel a parfaitement dit le songe d'Athalie, et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de l'endroit, l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très belle comme tragédienne et très jolie comme femme. Elle était mise à merveille: son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre; c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes; puis, dans ses beaux cheveux noirs, des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie sans doute: Athalie ne devait pas être si agréable; mais c'était une Cléopâtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté.»

Retenez bien ce dernier membre de phrase: il contient en germe la première idée de la Cléopâtre de Mme de Girardin.

Quelques mois après, Rachel partait pour Londres et débutait sur le théâtre de la Reine dans la tragédie d'Andromaque. Elle y obtint un succès considérable et qui dépassa toutes ses espérances. Le 15 juin 1851, elle écrivait à M. Buloz, alors commissaire du roi près la Comédie-Française:

«Je n'ai pas douté un moment de l'intérêt que vous prendriez à mes succès. Je vous assure que j'en suis pleine de joie pour le théâtre plus encore que pour moi-même; croyez que je ne vois dans tous ces triomphes que de nouveaux encouragements pour me soutenir dans une carrière qui est désormais mon bonheur, ma vie. Vous désirez de plus grands détails; mais que puis-je vous dire? Chacune des représentations a été pour moi la source d'un succès incroyable. Hermione, Roxane, Camille, Marie Stuart, tous ces rôles ont été si vivement applaudis que je ne sais, en vérité, auquel on a donné la préférence. Je crois pourtant qu'Hermione a produit le plus d'effet. Cet effet me semble du reste bien senti chez les Anglais. On a tort de croire qu'ils ne comprennent pas bien, je suis surprise de la manière dont ils saisissent les nuances, il me semble souvent, à tel passage d'un rôle, que je suis jugée par ce public parisien qui m'a comblée de tant de bontés. Les bouquets, les fleurs pleuvent sur le théâtre, on me traite en véritable enfant gâtée. C'est pour cela que j'ai renoncé au voyage de Marseille, voyage que les soins de ma santé me rendaient d'ailleurs trop pénible. Mon médecin redoutant beaucoup les chaleurs de juillet au Midi, moi me trouvant si bien dans cette ville, où je suis acclimatée, la Reine ayant absolument voulu donner au directeur les 15.000 francs de dédit pour payer à Marseille, je me suis décidée. Quant à mes projets, les voici: je quitterai Londres le 15 juillet; je ferai le voyage de Bordeaux, mais je serai rentrée à Paris, c'est-à-dire dans Montmorency[ [227], vers le 20 du mois d'août. Je consacrerai deux mois au repos et à l'étude. Ne croyez pas pourtant qu'à Londres même je reste inoccupée. Je sais Chimène, Frédégonde et Jeanne d'Arc. Je n'ai pas encore composé mes rôles, mais je les sais et je me fais une grande joie de les créer tous trois cet hiver dans la salle que j'aime tant et que vous appelez si bien ma maison paternelle[ [228]

On vient de voir avec quelle générosité la reine d'Angleterre se conduisit envers Rachel. Non contente de payer son dédit à Marseille, elle voulut la recevoir chez elle, à Windsor, et à l'issue de la soirée où elle joua le 2e acte de Bajazet et le 3e acte de Marie Stuart, elle lui offrit un joli bracelet où son nom était gravé avec la date[ [229]. J'ouvre la Presse du 14 juin 1841 et je lis: