«Windsor, 10 juin.—Mlle Rachel est arrivée, cet après-midi, à Windsor; des appartements lui avaient été préparés à l'hôtel du Château. Le splendide banquet qui doit être donné ce soir par S. M., dans la grande salle Saint-Georges, sera de 102 couverts. La magnifique vaisselle plate de la couronne sera déployée à cette occasion et placée au-dessous de la galerie de musique. Au nombre des plats qui seront exposés, on remarque la précieuse tête de tigre (connue sous le nom de marche-pied de Tippo-Saïb), le superbe paon, orné de pierres précieuses d'une immense valeur, et le magnifique bouclier d'Achille. De chaque côté du buffet contenant la vaisselle, sont les bannières bleues de Tippo-Saïb, brodées de perles et de joyaux d'un grand prix. La table du banquet sera brillamment éclairée par 200 bougies placées dans des candélabres d'un travail exquis. A chacun des vingt-quatre écussons qui se trouvent placés le long des murs de la salle sont fixées les lampes massives qui contiennent chacune quatre bougies. En résumé, l'illumination générale de la salle sera des plus magnifiques, car il n'y aura pas moins de 400 becs de lumière.»

Je me demande pourquoi tous les biographes de Rachel ont négligé la relation de cet événement. Il est pourtant assez glorieux pour elle!

Le lendemain du banquet de Windsor, elle écrivait à Mme de Girardin:

«Madame,

«C'est surtout loin de Paris qu'on se préoccupe de ce qui s'y dit et de ce qui s'y fait: je sais que vous avez fait et dit des choses bien obligeantes pour moi, j'éprouve le besoin de vous en remercier; les applaudissements que la bienveillance anglaise me prodigue en ce moment me seront surtout précieux si mes juges naturels de Paris consentent à les ratifier; et je sais que votre plume si spirituelle a bien voulu se faire l'écho des fêtes dont à Londres on veut bien m'honorer. J'en suis trop heureuse, Madame, pour ne pas vous écrire et pour ne pas vous prier de recevoir ici l'expression de mes sentiments de reconnaissance sincère et respectueuse[ [230]

Au mois de juillet suivant, Rachel, traversant Paris pour se rendre à Bordeaux, vit Mme de Girardin qui l'entretint de ses projets. Depuis qu'elle s'était exercée par l'Ecole des Journalistes, dont la censure avait interdit la représentation à la Comédie-Française, Delphine ne pensait plus qu'au théâtre et cherchait des sujets à la convenance et à la taille de Rachel. Le 24 juillet 1841, celle-ci lui mandait:

«Je suis préoccupée de ce que vous m'avez dit. Assurément, pendant mon séjour à Bordeaux, je ne manquerai pas de vous exciter par mes lettres à mettre la dernière main à votre œuvre. Je suis trop heureuse et trop fière de savoir par vous que mes lettres vous serviront d'aiguillon. Mon père ne me semble pas à portée de vous donner les indications nécessaires; mais j'ai pensé, Madame, à M. Crémieux, qui connaît parfaitement tous ces détails. Je suis sûre d'abord qu'il ne me refusera aucun renseignement, et bien sûre aussi qu'il sera charmé de vous les donner à vous-même et de m'accompagner chez vous à ma première visite. Pourtant, Madame, je ne veux lui en parler qu'après votre réponse. Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les plus dévoués[ [231]

De quoi s'agissait-il? De la tragédie de Judith, que Mme de Girardin avait entreprise en vue du Théâtre-Français. Auteur consciencieux, elle avait voulu se documenter sur son héroïne et les mœurs juives, et elle avait tout naturellement pensé au père de Rachel. Mais le bonhomme ne connaissait à fond qu'une chose, l'argent, et c'est pour cela que Rachel avait adressé Mme de Girardin à Crémieux, son protecteur naturel et de tous les jours, qui, lui, avait des lettres, en plus des qualités de sa race. Elle écrivait de Bordeaux à Delphine le 9 août 1841:

«Je rêve Judith et l'auteur de Judith. Notre conversation revient souvent à ma mémoire, et j'espère que vous achèverez ce que vous avez si bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que je vous encourage; j'en aurais de l'orgueil, si je ne comprenais toute votre modestie. S'il est vrai pourtant que ma promesse de me charger avec bonheur du rôle que vous voulez bien me destiner soit pour vous un motif de terminer votre ouvrage, croyez bien, Madame, que je ne vous ai pas même dit tout ce que je pense à cet égard. C'est pour moi que je vous prie de ne pas laisser un instant votre plume inoccupée. J'espère qu'à mon retour vous pourrez me lire un travail complet dans une grande partie.

«Je suis ici, Madame, entourée de la même bienveillance qui me suit partout. Je ne sais, en vérité, comment me rendre digne de tant de faveur. N'est-ce pas, Madame, que vous ne croyez pas que ceci est de ma part une fausse modestie? vous croirez que je dois être confuse d'une bonté si grande et que je sais faire la part de l'intérêt, qu'inspirent ma jeunesse et le souvenir si récent de ma situation d'où l'on m'a vue sortir. Adieu, Madame; je voudrais vous écrire plus longuement, mais le temps manque à ma volonté. Je me consolerai, si vous voulez bien m'écrire vous-même que vous me gardez un souvenir et que vous agréez l'expression de mes sentiments les plus dévoués».