En ce temps-là, Rachel était, en effet, très modeste, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir conscience de sa valeur et de la faire sentir, le cas échéant, à ceux qui pouvaient l'oublier. Et comment ce sentiment lui aurait-il fait défaut, quand tout le monde la couvrait de fleurs et d'encens et quand ses camarades eux-mêmes lui répétaient sur tous les tons qu'elle avait sauvé la Comédie? Le temps n'était pas si loin où Corneille et Racine faisaient 400 francs de recette au Théâtre-Français. Maintenant il suffisait que le nom de Rachel fût sur l'affiche pour qu'on y encaissât le maximum[ [232]. On était plein d'égards pour elle, et, du moment qu'une pièce lui plaisait, on s'empressait de la reprendre, si elle appartenait au répertoire; de la recevoir et de la monter, si c'était une pièce nouvelle. Le 15 août 1841, elle écrivait encore de Bordeaux à Mme de Girardin:

«Je reviens à la charge, Madame. Il ne dépendra pas de moi certainement que cette belle Judith ne vienne se faire admirer sur le théâtre de la rue Richelieu, pendant le cours de cet hiver. Puisque vous me demandez souvent quelques lignes d'excitation, je ne manquerai pas à votre vœu, que je regarde comme un devoir pour moi. Croyez-le bien, Madame, je ne doute pas d'un grand succès pour vous, et je vous promets mon dévouement le plus absolu. Mais, hélas! qu'est-ce donc que mon opinion, à moi, si peu faite pour juger la portée d'une œuvre tragique? C'est vous qui comprendrez bien tout ce qu'il y a d'imposant et de grand dans votre ouvrage. Moi, je ne puis que vous dire les impressions que j'ai éprouvées et le désir que j'éprouve.

«Le public de Bordeaux me comble, comme le public de Londres m'a comblée. Camille, Hermione, Émilie, Roxane ont reçu le plus bel accueil. Mon Dieu! mon Dieu! pourvu que le public de Paris ne se refroidisse pas pour moi! C'est ma peur au milieu de ma joie. Je vous quitte, Madame, en vous priant d'agréer mes sentiments les plus dévoués.»

La «peur» de Rachel n'était ici qu'une façon de parler. Toutefois le public de Paris commençait à trouver qu'elle le négligeait et que ses vacances étaient un peu longues: il y avait cinq mois qu'il ne l'avait pas entendue! Enfin elle reparut au début d'octobre 1841; c'est par la lettre suivante qu'elle avait annoncé cette bonne nouvelle à Mme de Girardin:

Paris, 28 septembre 1841.

«Madame,

«En attendant que le public vienne applaudir Judith, voulez-vous permettre à Camille de vous convier pour jeudi à sa rentrée, à ses amours, à sa terrible mort? Vous comprenez mieux que personne combien j'aurai besoin, cette fois surtout, de reposer mes yeux sur des visages amis; et vous, Madame, si bonne pour moi, vous ne me refuserez pas de me donner des applaudissements, pour me préparer à en recevoir des autres quand je leur ferai entendre votre belle poésie. Vous voyez que j'ai lu votre dernière scène du second acte.

«Agréez, Madame, mes compliments les plus dévoués[ [233]

Mais Mme de Girardin ne se pressait pas de terminer sa pièce. On eût dit qu'elle avait le pressentiment que cet ouvrage ne ferait que passer sur la scène, en dépit de l'intérêt qu'y prenait son illustre interprète et du bruit qu'elle menait autour de lui dans le monde. Rachel lui écrivait, le 6 février 1843: