«C'est une occasion que je saisis de me rappeler à votre bon souvenir et à celui de Mme de Girardin, dont je suis encore toute éblouie, c'est le mot. On passerait sa vie à l'écouter comme à vous lire. Mais de telles douceurs ne sont pas faites pour les ours de mon espèce, et ma récréation ici est de me rappeler les quelques bonnes heures que j'ai passées entre vous deux. Je vous en remercie et vous demande pardon d'être si ennuyeuse. Ce n'est pas ma faute. Je ne le fais pas exprès; mais cela me sert du moins à bien sentir le charme qui est dans les autres.
«Je vous remercie encore plus de l'amitié que vous témoignez à ma fille. Elle en est touchée comme elle le doit. Mais je vis en tête à tête avec notre petite Jeanne[ [284]. Faites-nous donc une société où l'on ne soit pas triste, en voyant pousser une ravissante petite fille!
«Dites à Mme de Girardin que je l'aime beaucoup, beaucoup. Je la charge de vous en dire autant de ma part, et elle dira bien mieux que moi. J'ai vu que sa pièce avait été reçue aux Français avec acclamation. J'irai l'applaudir de grand cœur.
«GEORGE SAND.
«Solange m'écrit qu'elle a été malade et que M. Cabarrus l'a encore reguérie. Je dois donc remercier aussi votre illustre grenouille de docteur que vous prétendez avoir été intimidé par un pauvre vieux lièvre de ma connaissance. Je croirais plutôt l'avoir endormi, si Mme de Girardin n'eût été là pour combattre le narcotique[ [285].» On voit que M. et Mme de Girardin avaient passé, comme à la plupart de leurs amis, leur médecin à George Sand.
Quelque temps après, elle leur écrivait au sujet du docteur:
«Nohant, 23 juillet 1853.
«Je parie que vous n'avez pas lu la lettre ouverte que vous m'envoyez? Vous avez eu bien tort. C'est la lettre d'un fou, d'un inconnu suédenborgiste qui me dit que je suis condamnée aux châtiments éternels et qu'il est trop tard pour que je me repente de mes erreurs—alors, vous comprenez que je ne me donnerai pas une peine inutile, et que je resterai dans mon péché.
«Le docteur m'a promis de venir voir le mois prochain une propriété à vendre par ici et qu'il prendrait gîte chez moi. Il m'a promis aussi de votre part que vous l'aideriez à enlever Mme de Girardin pour me l'amener. J'y compte, et vous autres qui prétendez ne pas m'oublier, il s'agit de le me prouver, entendez-vous?
«GEORGE SAND[ [286].»