«Au nom de la fille que Victor Hugo venait (?) de perdre, il y eut une émotion inexprimable. Mme Hugo pleurait. Charles questionna sa sœur. La nuit fut vite passée en un dialogue où la curiosité alternait avec la joie, l'espérance et l'angoisse. A Léopoldine succédèrent d'autres personnages historiques ou fabuleux. On consulta le guéridon même pendant le jour. Les esprits donnaient des rendez-vous à heures fixes. Tant que brillait la lumière du jour, la table était envahie par les «Idées». La nuit, fidèles à la tradition qui nous montre l'essaim frileux des ombres préférer les ténèbres, du fond des siècles accouraient vers la table hospitalière de Hugo philosophes, poètes, criminels, pitres, héros, prophètes, rois et tribuns.

«Les poètes s'exprimaient en vers, les autres en prose. Chacun exigeait d'être questionné à sa manière. Hugo, qui ne doutait pas de l'identité de ces visiteurs, prenait la peine d'improviser pour eux des strophes et des paragraphes...

—«Mais, dira-t-on, il y a eu là un simple phénomène d'illusion. Hugo se jouait à lui-même, sans s'en douter, une comédie lyrique et dramatique. Nous savons comme les tables sont dociles aux mouvements inconscients. Hugo faisait à la fois des questions et des réponses.»

«Je vous arrête. L'objection ne tient pas debout, car Hugo n'est jamais à la table: même il n'est pas toujours dans la chambre. Quand il assiste aux séances, il se contente de reproduire passivement et à leur suite les lettres qu'indique par coups frappés le meuble. Sauf pour les demandes, il n'est qu'un secrétaire machinal. Bien mieux, les réponses du trépied moderne sont si indépendantes de lui qu'il les désapprouve parfois, ne les comprend pas, discute avec elles. Il leur arrive de lui donner de rudes leçons, mais Hugo les traite toujours avec le plus grand respect.

«Quel était donc le médium?

«Car pour toute expérience de spiritisme il faut un médium, c'est-à-dire quelqu'un qui serve de transmetteur aux messages de l'invisible, comme l'employé du télégraphe enregistre les lettres et les mots qui lui sont adressés aussi par quelqu'un qu'on ne voit pas.

«Le médium fut quelquefois Mme Hugo, surtout Charles, son fils. On peut même dire que celui-ci (en consultant le programme des séances, on s'en rend compte) est presque indispensable aux manifestations.

«Vous allez me dire: «Pourquoi ne pas supposer que Charles s'est amusé à faire parler la table? Il avait de l'esprit et même du talent; les cahiers de Jersey sont ses œuvres.»

«Avec Auguste Vacquerie et Paul Meurice, nous avons examiné cette objection et nous avons conclu que la tricherie était improbable et impossible.

«Improbable, car il faudrait admettre que ce fils très admirant se fût moqué non seulement d'un père très vénéré, mais aussi de la douleur de sa mère. Songez que c'est sa sœur Léopoldine, morte récemment, qui a parlé la première à la table et amené avec elle le cortège des autres ombres.