Tous ces billets restés inédits prouvent que les rapports entre Lamartine et Mme de Girardin étaient devenus avec le temps aussi étroits que possible, et qu'elle lui avait donné le journal politique qu'elle avait fait naguère miroiter à ses yeux.

En effet, Emile de Girardin, qui avait déjà révolutionné la presse périodique avec des publications populaires, telles que la Mode, le Voleur, le Journal des Connaissances utiles, avait également révolutionné la presse quotidienne en publiant, le 1er juillet 1836, un journal d'un bon marché extraordinaire où Delphine allait s'illustrer bientôt, comme courriériste, sous le pseudonyme du vicomte de Launay. Et, naturellement, il avait mis cette feuille à la disposition de Lamartine dont il était, depuis 1834, le collègue à la Chambre des députés.

Mais disposition n'est pas dévotion. Et de ce que la Presse soutenait habituellement les idées de Lamartine et reproduisait tous ses grands discours, on aurait tort d'en conclure qu'elle était toujours d'accord avec lui.

Outre que les opinions d'Emile de Girardin étaient extrêmement flottantes, et qu'il sautait souvent d'un bord à l'autre, sans autre raison que de prendre le vent ou de satisfaire ses intérêts, ses petites rancunes, Lamartine, qui évoluait lentement, mais sûrement, vers la République, ne pouvait manquer de heurter la ligne de conduite de la Presse qui, jusqu'en 1848, fut malgré tout constitutionnelle. Il pensait autrement que son directeur, même sur des questions étrangères à la politique proprement dite, comme en témoigne la lettre suivante:

«J'espérais vous voir hier, écrivait Lamartine à Mme de Girardin, au mois de décembre 1840, mais j'ai parlé vingt-deux fois avant-hier, commission ou Chambre, et, hier, une bonne fois contre Berryer; la migraine hideuse s'ensuit et j'ajourne tout plaisir. Lisez, ce matin, ma réplique à Berryer, dans le Moniteur, et dites à M. de Girardin qu'il est indigne à lui, qui vit du journal, de ruiner comme il le fait ceux qui vivent du livre. N'est-ce pas le même autel? Je voudrais qu'on le condamnât à ne le rémunérer de la Presse que par une rente que les acheteurs lui payeraient, après avoir réimprimé à volonté la première épreuve. Si je n'étais rapporteur et obligé de ne pas me fâcher à la tribune, je répondrais vigoureusement à tous ces sophismes contre notre travail à vous et à moi[ [102]

De son côté, Lamartine n'était pas toujours exempt de reproche, et je sais deux ou trois affaires où sa légèreté, il disait son «étourderie», l'aurait brouillé avec Emile de Girardin, si Delphine, avec sa bonne grâce ordinaire, ne s'était interposée entre eux.

Exemple: le 4 novembre 1840, quelques jours après la constitution du ministère Soult-Guizot, la Presse publiait la lettre suivante que Lamartine avait adressée à M. Granier de Cassagnac:

Saint-Point, 10 octobre.

«... Vous faites ce que j'allais vous demander de faire. J'écrivais à M. Doisy, pour avoir vos cinq lettres et les lire avant d'y répondre. J'ai du loisir et de la liberté pour quelques jours; et quant au fond de la question, il y a longtemps que mon système est fait. Je ne suis pas de ceux qui jettent des théories à croix ou pile, au risque d'écraser une nation ou une race. Pratique et politique, c'est le même mot pour moi, quoi qu'on en dise; mais politique et morale, c'est aussi le même mot pour vous comme pour moi.

«Je vous félicite de quitter vos rivages en ce moment. Nous marchons à un Dix-Août prochain et à un démembrement possible. Plaignez ceux qui, comme moi, voient le mal depuis deux ans et n'ont pas un parti assez fort pour l'empêcher.