«Oh! quelle truite! et quelle chair blanche, fraîche et savoureuse comme les eaux du lac où vous me l'avez élevée. Nous avons été bien touchés de ce souvenir splendide qui a décoré et humilié les jambons et les dindons de Saint-Point.

«J'ai là sur ma table, seule et attendant son heure d'amitié libre, votre longue et belle lettre politique. Mais l'heure ne vient pas. Je suis accablé d'audiences et de billets. Je vous écris donc pour vous dire que je ne vous écrirai pas sérieusement avant le printemps et le repos de Monceau.

«Votre démocratie ressemble à la démagogie d'Athènes: son patriotisme consiste surtout à bien haïr ce qui la dépasse. Que voulez-vous? c'est comme chez nous. Tyrannie si le pouvoir est en haut, envie s'il est en bas. Voilà la condition humaine, et, cependant, il faut lutter à la fois contre ces deux vices, c'est ce que nous faisons.

«Vous voyez que, depuis que j'ai pu prendre terre sur le terrain de l'opposition, je travaille à l'élever et à l'agrandir. Je lui prêche impunément la paix quand elle veut la guerre; l'humanité, quand elle veut l'égoïsme, et l'unité, quand elle veut l'ostracisme. Mais moi-même, on essaye déjà de m'ostraciser. Je suis tenté de dire comme Périclès: «L'ostracisme n'est pas fait pour si peu que moi!»

«Sérieusement, l'opposition mesquine et ambitieuse est furieuse de ce que l'opinion et les journaux me suivent comme un seul homme en ce moment. J'ai treize journaux tous les matins qui me servent gratis: avec cette armée, on intimide ses ennemis dans ce pays de moutonnerie.

«Ma femme est malade, moi souffrant. Nous vous aimons beaucoup. Nous parlons tous les jours de vous dans ce salon avec vos amis ou amies. Venez donc un moment et, en attendant, écrivez, rimez, rêvez. Regardez le lac et plaignez-moi.

«LAMARTINE[ [127]

Hélas! le plus à plaindre, ce fut bientôt Huber, tant il est vrai que chacun de nous a son tour dans les épreuves et dans les larmes. Au mois de janvier 1844, la mort lui prit sa fille, et voici la lettre que Lamartine lui adressa à cette occasion:

«Monceau, 14 janvier 1844.

«Cher et malheureux ami,