«A la nouvelle de votre douleur, nous n'aurions pas hésité à aller à vous si nous n'étions pas forcés impérieusement de partir ce matin même pour Paris où mon devoir, longtemps ajourné, me pousse au dernier moment. Tout ce que Mme Huber et vous avez éprouvé a tellement retenti en nous que Mme de Lamartine et moi nous en avons été malades depuis quarante-huit heures. Nous ne pouvons pas croire que le ciel ait exigé un tel sacrifice de cette pauvre mère et de vous. Comment vous consolera-t-il jamais? Quant à ces anges que Dieu enlève avant l'heure des tristesses, ils sont bien heureux, mais nous!
«Les cruels détails où vous occupe encore la férocité de nos mœurs religieuses nous sont sans cesse présents. C'est pour cela que je serais parti à l'instant, je vous le jure, si je n'étais attendu à Paris samedi par la Chambre sans pouvoir reculer de quinze jours. Vous est-il impossible de faire embaumer l'enfant et de le rapporter près de votre séjour habituel? Mais, d'un autre côté, comment laisseriez-vous Mme Huber? Je m'y perds comme vous. Quand vous aurez un instant de force, écrivez-nous souvent deux lignes. Dites bien à Mme Huber que nos pensées et nos cœurs ne vous quittent pas. Rien n'unit comme une douleur commune. Rien ne fond les cœurs comme des larmes versées pour la même cause et les uns pour les autres, tour à tour. Je ne vous parle pas de consolation devant l'image de notre pauvre fille[ [128] qui ne me quitte pas depuis huit ans. La consolation de semblables pertes c'est de les rejoindre et d'achever sa tâche en pensant que chaque heure nous en rapproche.
«Adieu. Je vous quitte pour monter en voiture. Nous serons samedi à Paris. Ecrivez-nous bien vite et bien souvent et pensez à nous quand vous vous croirez seuls sur la terre. Nous y serons sans cesse d'âme, de cœur, et de tristesse.
«Mme de Lamartine ne cesse de pleurer depuis hier. Que ces larmes adoucissent les vôtres!
«LAMARTINE[ [129].»
V
Revenons à l'année 1841, cause de cette digression un peu longue, et reprenons le fil des événements politiques.
Nous avons vu qu'au mois d'octobre 1840 le maréchal Soult avait offert un portefeuille à Lamartine dans son ministère. L'année 1841 était à peine commencée que le roi le manda aux Tuileries. Dans quel but? Les uns disaient que c'était pour l'entrenir des fortifications de Paris auxquelles s'intéressait tout particulièrement la cour; les autres, que c'était pour le décider à accepter l'ambassade de Vienne que lui offrait M. Guizot.
En tout cas, Lamartine, qui avait pour principe que «l'on doit servir des idées ou rien», ne céda pas plus au roi qu'il n'avait cédé au maréchal Soult et à M. Guizot.
Adversaire déclaré des fortifications de Paris, il entendait lutter jusqu'au bout contre le projet du gouvernement, qu'il qualifiait de «mesure barbare», d'autant qu'il se sentait appuyé par la majorité de l'opinion.