Au mois de décembre précédent, il écrivait à Aymon de Virieu:

«Je viens de recevoir ta lettre de douze pages et de la lire haut devant des hommes d'esprit qui se trouvaient là: elle a eu le plus grand succès. Ton idée des forts détachés à l'envers est une découverte de génie. Je n'y avais pas songé, ni personne, mais c'est évident. Certes, je le dirai, si j'ose, et si par là je n'assure pas le succès de cette démence dont le dernier mot est révolutionnaire, je la définirai ainsi: La fortification de la guillotine et de la Convention assiégée. Cela n'est inventé et soutenu que pour cela. Je serai seul contre tous, les uns par perversité, les autres par obséquiosité pour le roi, les autres, en plus grand nombre, par lâcheté. Tout dit: Amen! Ego non[ [130]

Lamartine exagérait. S'il était le principal adversaire des fortifications de Paris à la Chambre des députés, il y en avait d'autres à la Chambre des pairs qui étaient tout aussi ardents que lui. De ce nombre étaient Pasquier et Molé. Mais c'est un fait que la plus grande partie des représentants avait peur de déplaire au roi, et je lisais hier dans la Chronique de la duchesse de Dino que le duc d'Orléans ne quittait pas le palais du Luxembourg, où il pointait lui-même les pairs pour et contre.

Là encore Lamartine fut très fortement soutenu par la Presse, à laquelle, entre deux discours, il faisait passer des notes dans le genre de celles-ci:

«M. de Lamartine, en attendant le vote sur les fortifications, disait tout haut, au milieu d'un groupe de députés au pied de la tribune: «Je ne me fie pas aux réserves que fait la gauche pour la liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt forts et une enceinte pouvant tourner, sur un signe du télégraphe, trois mille bouches à feu sur la constitution? Quand Bonaparte s'empara du pouvoir absolu, le 18 Brumaire, il appela son despotisme du nom de République. Les libéraux du temps se déclarèrent contents, comme ceux d'aujourd'hui, et la liberté fut perdue.»

—«M. Guizot, dans son discours sur les fortifications, a parlé de l'art de récompenser la majorité et de la consolider. Entendons-nous: oui, sans doute, des majorités de raison et de dévouement comme celles qui réunissent depuis M. Dufaure jusqu'à M. de Lamartine, pour sauver le pays d'une conflagration imminente, méritent bien des ménagements; il ne faut pas jouer avec elles.

«Combattre contre la moitié de cette majorité, contre l'autre moitié, comme a fait le ministre dans les fortifications, se mettre à la tête de l'opposition pour venir démolir cette majorité, lutter avec ses ennemis contre ses amis, nous ne savons pas si c'est ainsi que, dans certains gouvernements, on consolide les majorités, mais nous savons qu'en France, où la politique a du cœur, c'est ainsi qu'on les humilie, qu'on les contriste et qu'on les dissout.

«Cette majorité de patriotisme ne se dissoudra pas pour cela, mais elle est contristée et humiliée; il ne faut jamais mettre une majorité dans le cas d'exécuter ses chefs; on défend mal des mesures dont on ne s'honore pas. Le ministère a remporté une victoire où il a lui-même sinon perdu, du moins démoralisé son armée. Mauvaise victoire[ [131]

Et la Presse ajoutait pour son compte, dans son numéro du 17 janvier 1841:

«M. Thiers, afin de persuader que les Parisiens peuvent résister longtemps à un grand nombre d'assiégeants, dit dans son rapport: