C'était en 1822. Victor Hugo était alors, en poésie, sous l'influence directe d'Alexandre Soumet, le triomphateur de Saül et de Clytemnestre. Et Soumet, qui était la bonté même, accablait littéralement Victor Hugo de ses faveurs. Ainsi, après l'avoir introduit coup sur coup chez Mlle George et Mlle Duchesnois, ses grandes interprètes, il lui ouvrit le salon de Mme Sophie Gay, où fréquentaient toutes les illustrations des arts et des lettres.
Quelques années après, Sophie Gay offrait à son tour à «l'Enfant sublime» de le présenter à Mme Récamier. J'ai tenu entre mes mains la lettre où Victor Hugo remerciait la mère de Delphine de cette offre gracieuse.
«Mme Récamier, lui disait-il, est une noble femme et un charmant esprit que j'admirais de loin, et je serais heureux de la contempler de près[ [150].»
Cette lettre n'est pas datée; je ne saurais donc dire au juste à quelle date elle remonte, mais elle ne doit pas être antérieure à 1830, parce que, dans Victor Hugo raconté, j'en trouve une autre de Mérimée qui me laisse croire que le jeune poète ne connaissait pas Mme Récamier au moment où fut représenté Hernani.
«L'Univers s'adresse à moi, écrivait Mérimée à Victor Hugo, pour avoir des loges et des stalles; je ne vous parle que des demandes que me font les sommités intellectuelles, comme dirait le Globe. Mme Récamier me demande si, par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pouvez faire. Vous savez qu'elle a une certaine influence dans un certain monde. J'ai dit qu'il était impossible d'avoir une loge. Alors elle m'a demandé s'il était possible d'avoir deux bonnets d'évêque. Où la vertu va-t-elle se nicher[ [151]?»
Delphine avait été plus heureuse que Mme Récamier dans cette circonstance. Victor Hugo lui avait envoyé une loge pour elle et sa mère, et nous savons par Théophile Gautier que son entrée fit sensation dans la salle du Théâtre-Français.
«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait sonner son cor comme un clairon d'appel aux jeunes hordes romantiques. Quand elle entra dans sa loge et se pencha pour regarder la salle, qui n'était pas la moins curieuse partie du spectacle, sa beauté—belleza folgorante—suspendit le tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements; cette manifestation n'était peut-être pas de très bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de poètes, de sculpteurs, et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde.—La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre; ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine, et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu'à du marbre rose[ [152].»
C'est ainsi que Delphine fut associée, le soir du 25 février 1830, au triomphe et à la fortune du grand poète. Les lettres suivantes vont nous prouver qu'elle ne l'oublia jamais. Victor Hugo n'en a guère écrit de plus intéressantes; il y en a même dans le nombre qui éclairent d'un jour tout à fait inattendu sa vie littéraire et politique; raison de plus pour regretter qu'il ne nous ait pas conservé les lettres de Mme de Girardin. Nous aurions pu les comparer à celles qu'elle écrivit à Lamartine, et certes la comparaison n'aurait pas manqué de piquant—bien que je puisse dire sans crainte de me tromper dans quel plateau de la balance Delphine avait mis le plus de son cœur.
La première en date des lettres de Victor Hugo est de 1832. En voici la teneur:
«Que vous êtes bonne, Madame, de garder quelque souvenir à un pauvre solitaire aveugle, inutile et oublié! Je ne dîne pas chez moi aujourd'hui par extraordinaire, et je croyais M. de Custine malade. Je ferai tout au monde pour être libre de bonne heure, et je courrai rue Louis-le-Grand[ [153]. J'aurai grand plaisir à entendre la tragédie de M. de Custine, à l'entendre chez vous, à l'entendre près de vous.