«Permettez-moi, Madame, de mettre à vos pieds tous mes hommages les plus empressés.
«Ce vendredi matin.
«VICTOR HUGO[ [154].»
Il s'agissait de la lecture de Béatrix Cenci, tragédie en cinq actes et en vers qui fut représentée à la Porte-Saint-Martin, le 23 mai 1833. M. de Custine, dont la femme avait servi de marraine à Delphine, était un de ces amateurs du grand monde qui touchent à tout avec une égale aisance. Il écrivait d'ailleurs avec autant d'élégance que d'agrément et si, au lieu de s'exercer dans le genre tragique, il s'était contenté de faire des madrigaux aux grandes dames du faubourg Saint-Germain, nul doute qu'il n'eût eu beaucoup de succès. Dans le temps même qu'il composait sa Béatrix, il publia dans le livre des Cent-et-un, sous le titre: les Amitiés littéraires en 1831, un dialogue fort spirituel entre l'Impartial, le Novateur et le Poète. En le relisant, l'autre jour, je pensais, malgré moi, à l'article fameux que Latouche avait donné en 1829 à la Revue de Paris sur la Camaraderie littéraire. Mais dans le dialogue du marquis de Custine il n'y a aucune personnalité blessante. Il ne prend parti ni pour les classiques ni pour les romantiques. Il s'amuse à leurs dépens, voilà tout, et quand il a fini, il déclare le plus sérieusement du monde qu'il n'a prétendu peindre la littérature parisienne qu'en 1831, et qu'elle est déjà remplacée avantageusement par celle de 1832. Impossible de mieux pirouetter sur un talon rouge!
La seconde lettre de Victor Hugo est du 9 mars 1833.
«Votre invitation, Madame, est la plus gracieuse du monde. J'ai tous les lundis, chez mon beau-père, une manière de dîner de famille[ [155]. Mais il faudra bien que je me dérobe à la réunion du soir, ne fût-ce qu'une heure ou deux, pour aller entendre quelque chose de cette Napoline que j'ai soif de connaître et d'aimer. Je compte sur votre indulgence pour ne pas me demander de vers, Madame, je n'en sais plus, je n'en fais plus, je ne suis plus qu'un vil prosateur, qu'un régisseur de coulisses, qu'un metteur en scène, rien moins qu'un poète. Je vous admire, plaignez-moi.
«Humblement à vos pieds.
«VICTOR H.[ [156].»
A cette époque, en effet, Victor Hugo paraissait avoir renoncé au théâtre en vers. Après avoir donné Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, le 2 février 1833, il faisait répéter au même théâtre une nouvelle pièce en prose intitulée Marie Tudor, qui devait être jouée au mois de novembre suivant. Cependant il faisait encore des vers, ne fût-ce que pour charmer le cœur de Juliette Drouet, avec qui il était en pleine lune de miel. Alla-t-il entendre la lecture de Napoline? Je ne saurais le dire, mais s'il tint sa promesse, il ne dut pas regretter sa soirée, Napoline étant sans contredit la meilleure œuvre poétique de Mme de Girardin. Lorsqu'elle parut en librairie, Chateaubriand écrivait à son auteur:
«J'ai été transporté d'aise, quand j'ai lu que l'amie de Napoline aimait René; mais, hélas! j'ai vite trouvé qu'un amour de roman change avec le livre. Ces personnes qui se disent rieuses et point méchantes sont pourtant de grandes traîtresses. René est bien fâché, Madame, de n'avoir plus que la perruque du maître d'écriture et d'être le plus vieux de vos admirateurs[ [157].»