«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle...

«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame! Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais, n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas comparable à celui de notre amie?...

«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup de détails sur sa santé.»

«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais gagner Katia à ma cause!»

Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et l’adjura de rompre son mariage.

Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime!

L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce genre.

—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra. Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles? Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils, un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour rien au monde je ne renoncerais à lui!...

Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa sœur.

—Rompre mon mariage! Mais tu es folle!