Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha.
Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines.
La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible, désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes...
Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim, grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique, et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable, s’était imposé à sa conscience.
«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres? Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si, sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant, j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine, l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences existent-elles?»
Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur, aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors s’avançaient les arguments sournois:
«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe! répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime!
Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice. Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent:
«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna, m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais, imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur! Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi, au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim Piétrovitch!»
«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse! «Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?... Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis six ans notre ami le plus fidèle!...»