Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.

Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur travail pour faire haie sur le passage de la noce.

La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de sapins entrelacées, que les gens de Mme Erschoff avaient dressée sur le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple.

—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les paysans ivres déjà de la vodka promise!

Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha.

Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au mariage de sa sœur.

Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité. Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!... Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel, jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait, envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.

Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha... Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes...

Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant, interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents, Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois, l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre!

Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne entente.