—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou autre...
—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui marchait devant Vadim et sa mère.
—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin, moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine de la bonne Marfa Timoféevna!
—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...
—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia qui rentrait au salon en compagnie de Mlle Burdeau au moment où sa mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois, tes condisciples...
—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais moi je trouve cela triste, infiniment triste!
—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau?
—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette».
—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse, tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi que la brise souffle. C’est absurde.
—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint Mlle Burdeau sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette, allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses?