Et Mlle Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions de Viéra venaient de remplir son cœur.

—Et... peut-on savoir?

—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère!

—Oh!

—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin, tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui, par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas loublou! (Je vous aime! oh! combien je vous aime!

—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!

—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable! il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!...

—Alors, c’est triste d’être institutrice?

—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en même temps!

—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en se penchant vers son amie?...